Le conte est bon

Pour prévenir du mal-lire ou de toute autre forme de dé-lire : 

 Un conte primé, matin et soir, à lire ou à raconter, 

dans une bibliothèque de préférence.

Posologie : dépasser la dose prescrite.

 

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 La voie des contes, Denis MARQUET, Philosophe 

Aujourd'hui, on considère en général qu'une question appelle une réponse, un problème une solution. Il faut agir, et le doute paralyse l'action. Pourtant, certaines des questions sur lesquelles on bute peuvent dévoiler notre quête, c'est-à-dire la vérité de notre désir. Alors elles possèdent un sens, une sagesse à l’œuvre dans ma vie. […]

Nos questions existentielles ressemblent aux quêtes des héros de contes. Un conte commence toujours mal : le défi que le héros doit relever est au-dessus de ses moyens. Aller chercher une bague perdue au fond de la mer, combattre un terrible géant... Impossible ! Notre vrai désir est toujours au-dessus de nos forces : trop risqué, trop peu de chances de succès. Voilà pourquoi nous y renonçons si facilement. Notre vie manque alors de sens. Pour lui en redonner un, il convient d'entrer en dialogue avec notre désir profond. Comment ?

Comme pour le yi jing, je me confie à l'aléatoire (à la vie). […]

 

Renoncer ? M'engager ? Instant crucial où nous pouvons devenir le héros de notre propre vie! Un héros, c'est-à-dire un être qui agit quand la tâche est au-des­sus de ses forces. Car il a confiance : si la vie m'inspire ce désir, elle me donnera les moyens de le réaliser ! Le héros est celui qui a foi dans le merveilleux de la vie. Ainsi finit-il par contacter l'infini des possibles qui, dans les contes, prend la forme de la rencontre merveilleuse : la fée. Celle-ci, miraculeusement, accède à son désir[…]

 

Croire au merveilleux... Névrose infantile ? Non ! Au­dace existentielle, celle de l'authentique sagesse, commune aux très vieux maîtres et aux tout jeunes enfants.  Le merveilleux peut entrer dans nos vies. N'avons-­nous pas tous connu des moments de grâce, où le hasard semble servir notre désir, où les rencontres fécondes s'enchaînent comme par magie, où l'inspiration nous est donnée au bon moment ? Où tout se passe « comme dans un conte de fées » ? Toute notre vie peut ressembler à ces moments. La sagesse immémoriale des contes nous le rappelle : le potentiel de la vie excède infiniment nos représentations. Et si nous tentions notre chance ?

 

Psychologies, Juillet-Août 2003, p. 172

 

 

 

 

 Lecture de 10 mois à 6 ans,  Geneviève PATTE 

 

../... Nous sommes habitués à considérer le livre comme une possibilité d'enrichir les échanges interpersonnels. C'est particulièrement évident chez le tout-petit qui prend vite l'habitude d'aborder l'adulte avec cette demande : lis-moi ça. Tout adulte détenteur du pouvoir de lire apparaît comme un médiateur, un interprète possible : lis-moi ça, c'est comme si l'enfant disait : traduis-moi ça, pour une langue qu'il n'aurait pas encore apprise, c'est-à-dire la langue écrite avant l'apprentissage de la lecture.

L'album, bien sûr, il en a déjà une lecture, ne serait-ce que par son interprétation des images. Il s'arrête souvent sur des détails, pour les savourer à son rythme. Mais l'enchaînement de l'histoire et tout ce que le texte dit et que l’image ne dit pas toute seule, l'enfant le découvre grâce à la médiation de l'interprète, du lecteur qui l'introduit dans un monde magique qu'il va retrouver tel quel d'une lecture à l'autre, grâce à l'exactitude de l'écrit oralisé, cela jusqu'au point où il va pouvoir s'en emparer complètement lui-même. L'album, l'histoire il finit par les savoir par cœur, les posséder comme un instrumentiste possède un morceau. Il devient interprète à son tour. Il s'isole parfois pour « relire » le livre à son rythme.

Le plaisir de la répétition, si fort avec les enfants, n'est pas étranger à celui de la compréhension qui s'organise et s'approfondit grâce précisément à cette relecture. C'est aussi la possibilité de s'approprier toujours mieux et de découvrir ans trop de risques - que ce monde inquiétant tant qu'il restait étranger - vient déplacer les frontières de son propre monde, l'augmenter : l'enfant grandit. Des mondes s'ouvrent. L'enfant découvre qu'il peut vivre un certain nombre d'expériences qui sont à la fois celles d'un autre et les siennes propres.

C’est une façon d'enrichir et de structurer son théâtre intérieur, condition d'une lecture vraiment personnelle, d'une lecture entre les lignes. Pour s'ouvrir au monde de l'autre et s’y intéresser, il faut d'abord que son propre monde, ses intérêts, ses désirs et ses craintes soient reconnus. Comme l'écrit Colette Chaland : « Le goût de lire suppose (que l'on trouve) plaisir dans une communication avec un autrui intériorisé à qui il faut redonner vie. La lecture est une rencontre de l'autre très particulière, puisqu'elle requiert d'abord ce mouvement de repli sur soi-même. »

Le sentiment d'être pris au sérieux. d'être reconnu, donne à l'enfant le goût l'aborder les mondes nouveaux, des expérience nouvelles, de risquer l'aventure de l'inconnu et cela d'autant plus qu'il a confiance en l'adulte médiateur. L’enfant a éprouvé le plaisir du livre ou de l'histoire que l'adulte a partagés avec lui. Il a goûté cette occasion d'échange très naturel, considérablement enrichi par le livre et l'histoire. Il peut y retrouver sa réalité quotidienne. Rassuré il va pouvoir décoller vers un imaginaire libérateur, enraciné dans sa sensibilité et son expérience.

Tout adulte qui lit ou raconte à des enfants de cet âge éprouve à quel point c'est à des êtres particulièrement réceptifs et ouverts qu'il a affaire. On peut pratiquement tout leur dire parce qu'ils sont branchés sur l’intelligence et la sensibilité des adultes qui veulent bien  communiquer avec eux et les accompagner dans leur démarche tâtonnante. Sans doute leur compréhension  est-elle très inégale selon les moments mais elle s'affermit avec les relectures, si importantes pour les petits. Dans cet  échange, chacun prend, comprend et saisit à son niveau ce qui lui convient. Sans que l'enfant soit brusqué dans ses tâtonnements.  L'enfant est en quelque sorte armés des richesses, du livre pour  faire face à l'adulte dans cet échange. L'adulte n'a pas besoin d'adopter une attitude condescendante oit de faire semblant de s'intéresser. L'attitude condescendante s'efface tout naturellement  lorsqu'il s'agit de livres qui valent vraiment la peine d'être offerts aux enfants. Il n'est que d'observer les réactions d'intérêt des adultes lorsqu'on présente des albums particulièrement réussis. Ils découvrent à la fois la qualité d'illustrations qui peuvent être de véritables oeuvres d'art et la variété et la richesse d'un domaine qu'ils auraient pu croire restreint et infantile. Ils goûtent aussi 1e plaisir des enfants. Parce que l'adulte est là, parce que l'enfant à tout à découvrir, il est possible de proposer des lectures, des histoires, des types d'illustrations très variés. L’enfant s’y retrouve beaucoup mieux qu'on ne le croit.

Les bibliothèques et les pratiques de lecture

Actes du colloque de Paris

13-14 Juin 1979, CNDP, pages  240 et ss

 

 


Le conte, pour se fabriquer des structures mentales, G. RODARI

 

A se fabriquer des structures mentales, à instituer des rapports comme : «moi-les autres », « moi-les choses », « les choses vraies-les choses inventées ». Il lui sert à évaluer des distances dans l'espace (« loin-près ») et dans le temps («une fois-maintenant  », « avant-après », « hier - aujourd'hui - demain»). Le « il était une fois » du conte n'est pas différent du «il était une fois» de l'Histoire, même si la réalité du conte - comme l'enfant le découvre bien vite - est différente de la réalité dans laquelle il vit.

Je me souviens d'un dialogue avec une petite fille de trois ans, qui me demandait :

  « - Et après, qu'est-ce que je ferai ?

- Après, tu iras à l'école.

- Et après ?

- Et après, dans une autre école, pour apprendre plus de choses.

- Et après encore ?

- Tu deviendras grande, tu le marieras...

- Hé non...

- Pourquoi ?

- Mais parce que, moi, je ne suis pas dans le monde des contes, je suis dans celui des choses vraies. »

  « Se marier » était pour elle un verbe des contes de fées, le verbe final, le destin des princesses et de leurs princes charmants, dans un monde qui n'était pas le sien.

.../... 

On a la sensation, qu'à travers les structures du conte l'enfant contemple les structures de sa propre imagination et en même temps se les fabrique, construisant ainsi un outil indispensable pour la connaissance et la maîtrise du réel.

Grammaire de l'imagination,

G. Rodari, 1979


 

Des contes pour apprendre à parler, Laurence LENTIN 

 

Ne nous étendons pas sur les joies inépuisables offertes à l'enfant à qui on raconte une histoire pour lui tout seul, ou en groupe avec ses petits amis ou frères et sœurs. Nous voudrions simplement insister sur l'extraordinaire et jusqu'à présent irremplaçable entraînement au langage que représente l’histoire racontée, re-racontée, racontée encore et encore...

  L'enfant s'attache aux personnages, reconnaît les paysages, les objets, les événements, peut prévoir, comprend chaque fois un peu mieux le déroulement de ce qui lui est conté, la succession des événements, l'enchaînement des idées. Inconsciemment son effort se porte de plus en plus sur la formulation verbale de ce qu'il entend, et parfois reproduit.

  Tout le monde connaît ces enfants, habitués aux histoires racontées ou aux livres lus qu'ils redemandent inlassablement, qui « corrigent » le narrateur ou le lecteur, coupable d'une légère erreur ou d'une infime omission... L'enfant aime souvent inventer lui-même une suite, des suites, à l'histoire, ou même une nouvelle histoire qu'il raconte à son ours, à sa poupée ou à d'autres enfants. Nous ne voyons guère de meilleur moyen de valoriser et d'entraîner le langage...

 

Laurence Lentin

Apprendre à parler à l'enfant de moins de 6 ans , ESF, 1976

 


 

Des contes pour initier à la lecture, Nicole GUEUNIER

 

 

Les contes jouent, en effet, un grand rôle dans l'initiation littéraire de l'enfant qui doit commencer par la médiation de l'oral avant que l'enfant sache lire. Par le caractère répétitif de leurs structures logiques, de leur thématique, de leurs motifs spécifiques. Ils commencent à installer chez l'enfant cet «horizon d'attente» devant les textes qui en fera plus tard un lecteur capable à la fois de s'intéresser à la littérature traditionnelle et de s'adapter aux changements qui la renouvellent. Raconter dans de bonnes conditions des contes aux enfants, c'est donc augmenter leurs chances d'être de bons lecteurs.

 

 Nicole Gueunier

  Bref, N° 14, Mai 1978


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