Le journal de Marguerite 

Victorine Monniot 

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Souvenirs d'enfance à l'Île Bourbon, 1835-1845 

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Présentation de l’auteur sur le site  

« Femmes créoles » 

 

 

http://membres.lycos.fr/j3m7/femmescreoles/ecriv3.htm

 

 

 

 Extraits de la préface de Jacques LOUGNON 

 

 

Le 17 mars 1974 l’hebdomadaire Croix Sud commençait la publication en feuilleton du Journal de Marguerite, écrit par Victorine Monniot, femme au grand cœur qui vint, petite fille, à Bourbon en 1835. Ce journal intime décrit notre île et la vie qu'on y menait il y a plus de 150 ans. Le texte réédité aux Éditions Azalées (1993), avec une préface de Jacques LOUGNON, se limite aux épisodes concernant la Réunion, c'est-à-dire le voyage et le séjour de Marguerite dans notre île.

Marguerite est une création littéraire. Ce qui est sûr c’est que l’adulte qui publia l’ouvrage se servit réellement de son journal de fillette pour nous communiquer l’histoire simple et naïve de son séjour de 10 ans à la Réunion.

Marguerite est la fillette de onze ans qui débarque à Saint-Denis le cinq novembre 1835. Elle vit à Paris mais le père est nommé gouverneur de Pondichéry. Toute la famille quitte donc la France pour rejoindre ce poste.

Elle a quitté Brest à la fin du mois de juillet 1835  sur la corvette de l'Etat  « L’Isère ». Il y a à bord beaucoup monde : une vingtaine de passagers, dont trois prêtres pour les Indes et cinq religieuses. Les entreponts sont bourrés plusieurs centaines de soldats. Nous sommes au temps de la marine à voile. Le canal Suez n'existe pas encore. La ligne de la Réunion passe par les Canaries, puis se divise en deux branches, selon la saison l'une directe, vers le Cap, l'autre par le Brésil [1], avant de rejoindre la première au Cap.

La traversée est particulièrement pénible. Le petit frère de Marguerite meurt à bord. Le gouverneur décide de laisser femme et enfants à Bourbon, où ils font escale, pour se refaire la santé, pendant que le chef de famille continuera seul le voyage.

 

Ce journal mêle sans doute une part de fiction à la réalité. Quoi qu'il en soit, Le Journal de Marguerite est un des ouvrages qui ont le plus contribué à faire connaître la Réunion aux générations de 1860 à 1920. Le livre de Mademoiselle Monniot a eu, en quelques années, 158 éditions,  il a été connu en Italie, en Angleterre, en Russie, « partout où il y avait des couvents et des familles pieuses»  (Thérèse Troude) car il figurait au catalogue général "des romans honnêtes pour jeunes filles ou jeunes gens" avec la bénédiction de Monseigneur Maupoint, premier évêque Bourbon. 

 

MORCEAUX CHOISIS 

 

L’albatros

En rade de Saint-Denis

Les mulâtres

Départ pour Champ Borne

Le lézard

Les Créoles sont aussi français que les Français

Les enfants créoles

Messe à Saint-André

Etrennes aux Noirs

Nombreuses castes

Bal des Noirs

Etrange don fait à Marie

Le camp des Noirs

Aventure de voyage

Terrible coup de vent

Préjugé contre les mulâtres

Désir de voyage des Créoles

Vers Salazie

Le pauvre Sana

Le départ pour l’Inde est fixé

Marguerite a douze ans

   

 

  L'ALBATROS

 

Hier donc, j'ai couru sur le pont, après avoir serré à la hâte mon cahier, et qu'est-ce que j’ai  vu, au bas de la dunette ? D'abord, une grande foule, et puis, au milieu de tout ce monde, deux forts matelots tenant quelque chose qui se débattait ; et des rires ! et des cris !

J'ai tâché de me glisser auprès de Mademoiselle, en demandant : - «Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce que c'est que ça ?» Et j'ai vu, tout à coup, un oiseau, oh ! mais énorme ! que les deux matelots avaient toutes les peines du monde à retenir, et qui levait et baissait sa belle tête en cherchant à s'échapper. Il faisait pitié, et en même temps j'étais bien contente de le voir pris, car c'était un albatros.

Pauvre oiseau ! son nom même est joli. Il a un plumage fin et doux comme de la soie, d'une couleur brune et un peu noisette sur le cou et le haut des ailes tandis que le reste est gris-blanc. Ses yeux sont charmants, et il a l'air si noble et si majestueux, qu'on voit bien que c'est le roi des oiseaux de la mer. On l'a pris avec un hameçon, tandis qu'il nous suivait en nageant comme un beau cygne, derrière notre navire. Oh ! c'est très cruel ! On va essayer de le garder vivant pendant quelque temps et, s'il meurt, on l'empaillera. On l'a mesuré par curiosité : il a un peu plus de dix pieds dans sa largeur, c'est-à-dire les ailes étendues.

Pauvre albatros, c'est bien la peine d'être si magnifique pour que cela te fasse prendre et empailler !... Et encore c'est peut-être ta femme ou ton frère qui vient savoir ce que tu es devenu et qui va se faire attraper aussi ; car depuis ce matin il y a un autre albatros qui suit notre navire, et c'est charmant de le voir nager ainsi, les ailes un peu ouvertes et avec un air si digne ! malheureusement, il peut très bien nous accompagner sans se fatiguer, car nous voilà pris par les calmes.

Depuis hier, nous n'avançons plus, nous qui avions marché si vite depuis Rio, et la mer devient unie et polie comme un vrai miroir. Pourvu que nous ne restions pas ici longtemps, ou que ça ne finisse par un coup de vent comme je crois qu'on le craint !

Nous sommes près du "cap des Tempêtes", et l'on a beau lui avoir changé son nom et l'avoir appelé le "cap de Bonne Espérance", il fait encore peur à tout le monde... Aussi, quand j'en entends parler, je tremble...

 

 

 

EN RADE DE SAINT-DENIS

 

C’est fini, nous avons jeté l'ancre ! Et Bourbon est là, devant moi, pendant que j'écris. Nous nous étions couchés tard, hier, parce que nous avions commencé à refaire nos malles ; et puis, parce que nous étions trop agitées en voyant ce volcan, qui avait l'air de nous regarder et de nous parler de Bourbon. Et, ce matin, nous nous sommes levés presque avec le jour pour assister à notre arrivée à Saint- Denis. Papa m'a appelée, ainsi que Marie, Stéphanie et Jeanne, et nous sommes restées avec lui sur la dunette. Monsieur Suze, qui a déjà été plusieurs fois à Bourbon, nous nommait tous les endroits à mesure que nous les voyions, et Marie était émue en les reconnaissant. Il nous indiquait ainsi : Sainte-Rose, je crois, Saint-Benoît (l’île est partagée en douze quartiers, qui portent tous des noms de saints, et nous étions obligés d'en longer une partie avant d'arriver dans la capitale), Saint-André, Sainte-Suzanne, Sainte-Marie et enfin Saint-Denis. C'était très joli, cette verdure et ces campagnes tout le long des côtes, et puis ces montagnes par derrière! Ce pays paraît charmant.

Mais ce qui a le plus remué Marie et fait crier Jeanne de joie, c'est quand Monsieur Suze nous a montré, entre Saint-André et Sainte-Suzanne un endroit qu'on appelle le Champ-Borne, et, plus loin, un autre qui porte le nom de Quartier-Français, et qui est auprès d'une petite rivière, appelée Rivière Saint-Jean. C'est au Champ-Borne qu'est l'habitation de leur oncle, Monsieur Adrien de la Caze (c’est-à-dire sa campagne) et elles ont une tante au Quartier-Français ; elles m'avaient bien des fois parlé de ces lieux-là. Nous étions tellement près des côtes, qu'on pouvait distinguer, avec une longue-vue, les personnes qui étaient à terre, et Marie et Jeanne croient avoir reconnu leur tante Adrien et ses enfants, parce qu'en passant devant le Champ-Borne nous avons aperçu toute une famille sur le bord de la mer. Dans d'autres endroits, nous voyions des messieurs en chapeaux de paille et en vestes et pantalons blancs ; puis des nègres et des négresses.

Enfin, nous sommes arrivés à Saint-Denis ; mais c'est très ennuyeux qu'il n'y ait pas de port, car nous sommes aussi secoués ici qu'en pleine mer, et pourtant, nous avons jeté l'ancre. Nous étions si tranquilles à Rio ! [2]

La ville de Saint-Denis fait un joli effet ; elle est au pied d'une haute montagne sombre, dont le contraste fait ressortir ses maisons blanches, et elle est très riante avec tous ses jardins, Marie dit que chaque maison a le sien. Par exemple, il y a sur le bord de la mer des constructions qui ne sont pas belles, ce qui est dommage. Marie espère qu'on en fera d'autres, plus tard ; on nous fait remarquer la demeure du Gouverneur ; on l'appelle le Gouvernement ; cela paraît très bien. Il y a à notre droite, un gros vilain cap que je n'aime pas, et qu'on nomme le "Cap Bernard"; il est fort laid. Nous avons beaucoup de petits navires du commerce, qui remuent tout autour de nous, par l'agitation de la mer, et plus loin, deux beaux navires de l'Etat.

Papa est descendu à terre pour aller voir le Gouverneur et s’occuper d'arranger tout, afin que nous puissions débarquer; et surtout pour faire prévenir Monsieur de la Caze que Marie et Jeanne sont à bord. Babet pleure de joie en revoyant son pays et répète sans cesse : «Moi y va retrouver mon z'enfant !». Car elle a deux ou trois filles, je crois. Nous, nous pleurons de chagrin, au contraire, parce que voici encore des moments cruels qui approchent.[3]

 

 

LES MULÂTRES

 

J’ai été ce matin au Catéchisme pour la première fois depuis que nous sommes à Bourbon. Quelle impression j’ai eue en revoyant un Catéchisme et en regardant toutes mes belles compagnes. Il y en a tant de noires dans le nombre que cela me semble extraordinaire ! Ce ne sont pas des esclaves, car on instruit celles-ci séparément ; mais ce sont des mulâtresses, et beaucoup sont aussi noires que des négresses. Pourtant on nous a montré dans la rue plusieurs qui sont blanches et charmantes, tout à fait comme nous, enfin.

Marie et Jeanne, qui m'avaient accompagnée pour assister au Catéchisme avec Mademoiselle, disent qu'on ne reçoit pas les mulâtresses dans la société. Je leur ai demandé si c'est parce qu'ils sont mal élevés ou méchants ? - Marie m'a répondu que non ; qu'il y en a même de très bons et de distingués qu'on verrait avec plaisir s'ils étaient blancs - Mais Marie, lui ai-je dit, alors je ne comprends pas cela, moi ; il doit y avoir des raisons - Il y en a qui n'en sont pas, m'a répondu Mademoiselle ; c'est un préjugé, c'est-à-dire un jugement porté à faux, mais enraciné, une erreur passée à l'état d'habitude, et dont on ne veut pas revenir, une prévention coupable que l'on garde malgré la vérité, le bon droit, la justice ! les mulâtres sont aussi bien notre prochain que tous les blancs du monde ; ils sont enfants de dieu comme nous, et, si nous sommes chrétiens, nous devons les aimer et les traiter en frères. Pourtant on les rejette de la société ; on les force à vivre à part ; on établit entre eux et nous un mur de séparation ; et si quelques esprits, plus éclairés ou plus généreux que les autres comprennent et sentent, dans leur conscience, l'injustice de cette loi, ils n'osent cependant agir autrement que les autres, n'est-il pas vrai, Marie ? - Oh ! Mademoiselle, a répondu Marie en rougissant, je vous assure que je trouve cela très mal ! mais que voulez-vous ? tout le monde le fait...

 

*   *   *

 

Quelle chaleur ! Il y a de quoi mourir... Vraiment, si c'est encore plus fort dans l'Inde, je n'y résisterai jamais. Stéphanie est languissante ; elle ne peut plus rien faire, et, si on le lui permettait, elle dormirait toute la journée. Berthe même, qui est si vive, est accablée ; et moi, je n'en puis plus. Mademoiselle a des maux de tête et maman est très faible. Nous sommes obligées de faire comme les créoles, de boire du café noir dans la journée; il n'y a que cela qui nous ranime. Je ne peux plus travailler autant qu'à l'ordinaire, car je m'endors malgré moi sur mes cahiers. Pourtant, la pièce où nous nous tenons est la plus fraîche de la maison ; mais il fait chaud partout. Pour revenir de l'église ce matin, c'était affreux ; il n'y avait presque pas d'ombre et cependant on dit la Grand'messe de très bonne heure. On assure qu'à l'habitation, nous aurons plus d'air; aussi je commence, malgré moi, à désirer d'y être...

 

 

DÉPART POUR CHAMP BORNE

 

Quand nous avons eu laissé, à notre droite, la route de Saint-André, pour suivre devant nous celle qui nous conduit au Champ-Borne, et qui est jolie comme une avenue de parc, Monsieur de la Caze nous a dit, au bout de quelque temps: «Voyez-vous ce grand filao, là-bas ? Eh bien! il semble être là pour indiquer mon habitation, car il est en face de l'allée qui y conduit». Puis il a ajouté, pour répondre à nos cris de joie d'arriver enfin : - «Vous allez trouver tout bien simple et bien pauvre, mes enfants ; nos demeures créoles ne ressemblent guère à celles de la France ; mais vous serez reçues avec le  cœur.

 - Cela vaut mieux que n'importe quoi ai-je répondu; mais je suis sûre que c'est très joli chez vous».

Il m'a répété que non, et tandis que nous causions, nous avons fini par gagner l'allée du Badamier. Oh ! quelle joie, quand la voiture y a tourné ! Nous étions horriblement fatiguées d'être restées assises tranquillement dans ce cabriolet, pendant six lieues ; et nous mourrions de faim, quoique Monsieur de la Caze nous eût donné du chocolat et des gâteaux. Le cheval n'en pouvait plus. Et le pauvre Sylvain donc !... C'est affreux de faire courir un homme comme un cheval ; je sais bien que Monsieur de la Caze le faisait reposer souvent, et que nous n'allions pas très vite ; puis on dit que Sylvain est habitué à ces courses-là ; mais je suis sûre que c'est toujours très fatigant. Ensuite le soleil devenait de plus en plus ardent, cependant nous étions partis de fort bonne heure. Ah ! Il était bien temps, pour tout le monde, de se reposer ! Mais, en entrant dans l'allée, je ne distinguais pas de maison au bout, tant c'était loin ; j'en étais découragée et je ne pouvais pas admirer l'allée, qui est si belle pourtant, puisqu'elle forme une espèce de berceau de verdure de près d'un quart de lieue de longueur. Enfin, comme nous étions à moitié route, à peu près, et que je commençais à bien voir la maison, qui est très petite et très basse, j'ai aperçu quelque chose de blanc qui remuait et qui avait l'air de courir en s'avançant au-devant de nous. J'ai crié : - «Voilà du monde ! Ce sont les enfants » -, m'a répondu Monsieur de la Caze.

 

 

LE LÉZARD

 

Nous sommes restées très tard sous la varangue, après notre promenade : il faisait si beau, que personne ne pouvait se décider à aller se coucher. Voilà que, pendant que je causais à Marie, j'ai aperçu, tout à coup, une singulière bête, ressemblant à une énorme araignée mais ayant sur le dos une grosse écaille blanche, j'ai crié :  - «Oh ! Marie,  qu'est-ce que c'est encore  que cela?» - Marie m'a répondu : - «C'est un crabe; il vient souvent ici ; croirais-tu que, l'autre jour, j'en ai vu un qui avait trouvé moyen de grimper jusqu'au haut de ma moustiquaire ?» -Cela ne m'a pas rassurée, mais Marie a ajouté : - «Il n'y a aucun danger ; tu vois qu'il s'en va ; regarde-le sans crainte.» - Je l'ai bien examiné alors ; il retournait tranquillement chez lui, ses larges pattes étendues ; il n'avait pas l'air gracieux et paraissait même fort gauche, mais on dit qu'il s'entend très bien à serrer, et Marianne m'a assurée que si je mettais un doigt entre ses pinces, cette vilaine bête se laisserait tuer plutôt que de le lâcher, j'ai répondu que je n'avais pas la moindre envie d'essayer.

Vraiment, c'est terrible, toutes ces espèces de bêtes ! Ainsi, dans notre chambre, en plus des moustiques qui nous dévorent, Stéphanie et moi, car on dit qu'ils cherchent le sang européen, de préférence, nous avons des lézards en quantité : par exemple, ils ne font pas de mal eux, et il y en a même de fort jolis. Avant hier soir, la petite Héléna (elle s'appelle ainsi, à cause de sa pauvre tante, la mère de Marie) nous a apporté des oeufs de lézards, qu'on venait de lui donner ! Oh ! que c est donc gentil ! c'est comme la miniature des oeufs de poule ; de la même couleur et de la même forme, mais pas plus gros que le bout de mon petit doigt. Stéphanie les a renfermés avec du coton, dans une boîte à elle, espérant les voir éclore ; ce serait bien amusant. Ces bons lézards aiment la musique ; ainsi, quand nous nous promenons le long de la palissade recouverte de lianes, qui borde l'allée conduisant à la mer, et que nous voyons courir sur les pierres de charmants lézards, bleus ou verts, qui viennent dormir au soleil, Marianne commence un air, que nous chantons toutes, en chœur, et on voit aussitôt tous les lézards qui se réveillent et qui accourent pour nous écouter. Ah ! si Berthe était là, comme elle les admirerait ! Mais je m'arrête, Babet m'appelle pour le déjeuner. C'est chez Madame Dumont, que nous irons tantôt ; elle a envoyé sa voiture nous chercher.

 

 

LES CRÉOLES SONT AUSSI FRANÇAIS QUE LES FRANÇAIS

 

Je ne pourrai pas écrire beaucoup aujourd'hui, parce que nous devons sortir après le déjeuner ; aussi j'ai bien peu de temps. Hier soir, nous nous sommes encore promenées dehors, par le magnifique clair de lune qu'il faisait. Oh ! en France, on n'en voit pas de pareils ! C'est superbe et délicieux, ce ciel d'un bleu si foncé, sur lequel les étoiles resplendissent... Et puis, la clarté de la lune est si vive et si douce, qu'il n'y a plus d'obscurité nulle part, et qu'on voit jusqu'aux plus petits feuillages se découper sur la terre. Mais ce qu'il y a de plus beau, c'est la mer. Oh ! Marie et moi, nous ne pouvions même plus nous dire notre admiration, tant nous étions ravies et émues, en contemplant ce spectacle-là.

Nous avons été, en suivant le rivage jusqu'à l'habitation d'un ami de Monsieur de la Caze ; ce monsieur a une belle sucrerie, où les noirs étaient encore à l'ouvrage, parce qu'on ne suffit pas à la besogne dans ce moment. Il a un associé, son beau-frère je crois ; tous deux sont venus nous reconduire, tout en donnant à Madame de la Caze des nouvelles de leurs femmes, qui sont à Saint-Denis pour quelques jours. Ils ont causé politique avec Monsieur de la Caze, ce qui m'a intéressée, quoique je n'en comprisse pas la moitié, mais c'est égal, je voyais bien qu'ils ont de l'esprit ; et puis, c'est si bon d'entendre parler de la France ! Lorsque j'étais là-bas, je ne croyais pas aimer autant mon pays, mais maintenant que j'en suis loin, cela me fait venir les larmes aux yeux d'entendre prononcer ce cher nom. Du reste, on est tellement français ici, que c'est peut-être ce qui m'excite, car je dois l'être plus que les autres, moi qui suis née en France ! Marianne prétend que les créoles sont aussi français que les Français, et elle s'est presque fâchée contre moi, hier, parce que je lui répondais que ce n'est pas la même chose tout à fait, et qu'elle est créole d'abord. Elle m'a soutenu qu'elle est Française, autant que moi. Monsieur de la Caze lui a dit qu'elle l'est en effet, puisqu'elle est née dans un pays qui appartient à la France, et de parents qui sont, comme presque tous les créoles, d'origine française ; mais il a ajouté que, sans doute, elle ne voudrait pas renier son beau pays de Bourbon, et qu'elle doit se nommer créole-française. - «Ainsi, a crié Jeanne, nous avons deux titres, au lieu d'un. Cela vaut mieux. » - Moi, j'ai dit que c'est très joli aussi de s'appeler créole, et qu'à Paris ce mot-là intéresse toujours. Alors Marianne s'est remise ; d'ailleurs, elle aime beaucoup Bourbon.

 

 

LES ENFANTS CRÉOLES

 

J’ai fini par croire qu'on se moquait de moi et j'en étais très mécontente, mais Marie s'est mêlée à la conversation, ce qui m'a remise. Enfin, on s'est levé pour aller dehors, sous les arbres, et toutes ces personnes ont été très aimables pour nous. On voulait même nous faire prendre des précautions incroyables pour notre teint, quoique le soleil fût déjà moins chaud... On grondait tous les enfants, parce qu'ils ne se couvraient pas assez vite et qu'ils n'obéissaient guère. Ah quelle bande il y avait, et comme ils paraissaient indociles On ne pouvait pas les tenir ; ils couraient de tous les côtés, criant, bavardant, venant se jeter sur leurs mères pour les embrasser et repartant en riant, sans écouter leurs recommandations. Et puis, c'étaient des disputes, des pleurs, quelquefois des coups qu'ils se donnaient entre eux ; enfin, un tapage épouvantable. Les plus grands n'étaient pas plus raisonnables que les plus petits. Ces derniers étaient si jolis, si gracieux, dans leurs petites robes de mousseline blanche ou rose, avec des manches courtes, et les beaux cheveux bouclés tombant sur les épaules, que j'avais envie de les caresser ; mais il n'y avait pas moyen ; ils se sauvaient, dès que je les regardais seulement. Les aînés accouraient autour de nous pour nous voir, et ils ne nous disaient rien ; puis ils s'enfuyaient en riant aux éclats.

Stéphanie était étourdie de tout cela et Jeanne m'a demandé, bas à l'oreille : - «Hein ! qu'est-ce que dirait Mademoiselle Valmy ? - Oh ! ai-je répondu, je crois qu'elle les trouverait bien mal élevés. - Eh bien, a repris Marie qui était venue se placer à côté de moi, pour la promenade, regarde leurs mères, ces jeunes dames, qui ont encore l'air de jeunes filles, elles te paraissent charmantes, n'est-ce pas ? Cependant, elles ont été probablement, dans leur enfance, ce que sont maintenant leurs enfants. - Alors Marie, c'est fort commode, et l'on n'a pas besoin de se gêner, pour devenir très bien. - Oui, mais cela pourrait aussi très mal tourner, va ! et cette méthode ne réussit pas souvent. - Mais Marie, comment ces jeunes mamans qui semblent tant aimer leurs enfants, les élèvent aussi mal ? - On pourrait dire plutôt qu'elles ne les élèvent pas... Elles chérissent leurs enfants ; mais elles n'ont pas le courage de s'occuper d'eux autrement que pour les gâter ; et tu vois si les enfants en abusent - Oh oui, car ils sont insupportables ; j'aime mieux que ma bonne mère ait appris à ses enfants à se gêner, pour devenir bons, et surtout qu'elle nous ait donné Mademoiselle.»[4]

Pourtant, j'ai fini par avoir une meilleure idée des enfants créoles ; pendant la promenade, ceux-ci se sont peu à peu accoutumés à nous, et j'ai vu qu'ils ont un cœur excellent ; ainsi, ils ne savaient qu'inventer pour nous faire plaisir ; ils nous apportaient des fleurs et des fruits qu'ils se disputaient pour nous les donner. Les garçons grimpaient comme des chats sur les plus hauts arbres, et ce qui m'a fort étonnée, c'est que plusieurs petites filles le faisaient aussi.

 

 

MESSE À SAINT-ANDRÉ

 

Heureusement que Monsieur de la Caze a pu se procurer un autre cabriolet, de sorte qu'aujourd'hui nous n'avons pas manqué la messe. Monsieur Adrien s'est mis dans sa voiture avec sa femme et Jeanne ; Marie était dans l'autre, qu'elle conduisait, et Stéphanie et moi y étions avec elle. Marianne nous suivait à cheval ; si elle n'avait pas fait cela, Stéphanie aurait été obligée de rester à la maison, ce qui l'aurait rendue très malheureuse. C'est vraiment un petit voyage que d'aller du Badamier à l'église de Saint-André. Cette église me plaît, parce qu'il y vient beaucoup de monde, et qu'on y parait très accueilli ; mais elle est fort simple et même pauvre, je crois, et les personnes que j'y vois ne paraissent pas trop riches non plus. Les dames et les demoiselles, portent, presque toutes, sur la tête, de grands voiles, blancs ou noirs au lieu de chapeau : j'en ai vu à Saint-Denis, mais pas aussi généralement qu'ici, puisque les créoles de la ville commencent à adopter les modes de Paris.

Quand nous sommes sortis de l'église, après la messe, beaucoup de gens sont venus saluer Monsieur et Madame de la Caze, et on a recommencé à nous regarder en disant : - «Ce sont les Petites Parisiennes ; qu'elles sont gentilles ! » - Pendant que des amies de Madame de la Caze lui demandaient des nouvelles de ses petits enfants, une dame et deux demoiselles ont dit bonjour à Marie. Marie leur a répondu avec politesse, mais elle est devenue très rouge, et j'ai compris que quelque chose l'embarrassait. Cette dame lui a dit : - «Je n'avais pas encore eu le plaisir de vous apercevoir depuis votre retour de France, Mademoiselle Marie ; comme vous avez grandi ! Nous reconnaissez-vous ? - Oh ! oui, vous Madame Gobert ; mais je n'aurais jamais reconnu Mesdemoiselles vos filles. - N'est-ce pas qu'elles sont grandes et belles maintenant ? - Oui, certainement ; et vous devez trouver aussi Jeanne bien changée ?

- C'est une jeune personne, mais elle n'a pas l'air de savoir qui nous sommes. Bonjour, Mademoiselle Jeanne. - «Bonjour, Madame» a répondu Jeanne très sèchement ; puis elle a passé à côté de moi et m'a dit tout  bas : - «Ce sont des mulâtresses ; je vous demande un peu pourquoi elles causent avec nous devant tout ce monde. Oh Jeanne, lui ai-je dit, et tes promesses à Mademoiselle, et notre engagement ! - Ma foi, je n'y pensais plus ! »

Mais je suis sûre que Marie y pensait, elle, car elle était très polie et très aimable, quoique je devinasse que cela lui coûtait des efforts. Elle m'a dit, quand cette dame a été partie : «C'est la famille qui a acheté une petite habitation que ma pauvre mère avait dans les Hauts de Saint-André. Monsieur et Madame Gobert ont été fort délicats dans cette affaire, et mon oncle a beaucoup d'estime pour eux .

- Alors, est-ce qu'ils viennent vous voir quelquefois ? - Oh ! non, mais nous nous disons bonjour, eux et nous, lorsque nous nous rencontrons. - Marie, tu as été bien aimable pour Madame Gobert ; est-ce que tu as pensé à Mademoiselle ? - Certainement, et j'ai prié Dieu de me faire tenir mes promesses. - Mais, Marie, ça ne me semble pas difficile, pourtant ; car enfin cette dame me paraît très bonne ; et toi, qui vas voir et soigner un pauvre esclave comme Barabbé, qui est lépreux par-dessus le marché, comment peux-tu avoir de la peine à bien traiter des personnes qui sont tout à fait comme nous ? - Croirais-tu que c'est peut-être parce que les mulâtres sont en réalité nos égaux, qu'on s'efforce de les tenir à distance, car notre orgueil veut rester au-dessus d'eux ? Mais je t'assure, Marguerite, que je comprends tout ce qu'il y a là-dedans de condamnable et de ridicule, et si tu m'as vue embarrassée, ce n'est pas pour avoir été obligée de causer avec Madame Gobert ; c'est parce que j'avais peur de n'être pas assez bien pour elle, et puis parce que je ne voudrais pas avoir l'air de donner des leçons en faisant ce que les autres ne font pas. - Tu es trop modeste, Marie ; tu cherches toujours à cacher le bien que tu fais; mais moi je te dis que c'est tant pis pour les autres s'ils ne te ressemblent pas, et que ce serait fort heureux pour eux que tu leur donnasses des leçons, puisque ça me fait tant de bien à moi ... » - Nous étions remontées dans notre cabriolet quand nous causions de cela, et nous avons encore parlé de bien d'autres choses jusqu'à la maison.

 

 

ÉTRENNES AUX NOIRS

 

Mais je retourne à hier pour raconter notre journée. J’avais oublié de dire que Monsieur et Madame de la Caze ont été assez bons pour nous faire un cadeau, comme si nous étions leurs enfants ou leurs nièces. Je l'ai écrit à maman, mais je veux que ce soit marqué dans mon journal. Eh bien donc ! ils nous ont donné, à Stéphanie et à moi, un joli médaillon en or.

Notre jour de l'an s'est très bien passé. Après le déjeuner, Madame de la Caze, Marianne et Marie, se sont mises à préparer une quantité de paquets, sur la grande table ; c'était pour donner à chaque noir le sien, puisqu'ils avaient tous leur part. La bande entière est arrivée pour recevoir les étrennes ; les noirs ont eu des vestes, ou des pantalons en toile bleue, et les négresses des robes, des chemises de calicot, ou des fichus de couleur pour mettre sur leur tête ; enfin, ce n'était que des objets d'habillement ; mais tous les noirs paraissaient contents et ils riaient, d'un air très aimable, en souhaitant la bonne année à leurs maîtres, à leurs jeunes maîtresses, et même à nous. Ce qui m'a étonnée, c'est qu'ils ont donné à Marie et à Marianne un bon mari... Elles sont pourtant très jeunes, quoiqu'elles soient nos aînées. Par ailleurs, ma sœur me dit qu'elle ne se mariera jamais.

 

 

NOMBREUSES CASTES

 

Comme c'était drôle de voir ces noirs et ces négresses, et ces petits noirs, et ces petites négresses, avec les mines de chaque pays ! Car il y a des Cafres, des Yambanes, des Malais, des Malgaches, des noirs d'autres castes encore, et puis des noirs créoles. Dans les commencements, je trouvais que tous les noirs se ressemblaient et je ne pouvais en reconnaître un seul, ni une négresse, excepté notre bonne Babet ; mais à présent, je vois qu'il y a des différences et même beaucoup plus que chez les blancs. Ainsi les Cafres ont une grosse figure plate très noire, tandis que les Malais sont jaunes seulement, et ceux-ci ont des cheveux jolis et soyeux, tandis que ceux des Cafres sont comme de la laine frisée; il y a des Cafres qui sont beaux, mais j'aime mieux les Malais. Madame de la Caze a pour femme de chambre une charmante Malaise, qui me plait beaucoup, malgré les grands trous qu'elle a aux oreilles, selon la mode de son pays. Quelles idées singulières se font tous ces gens-là ! Ainsi les Yambanes sont, je crois, les plus forts et les plus beaux de tous les noirs et leurs femmes sont superbes ; mais est-ce que l'on n'a pas été s'aviser, dans leur pays, de trouver que c'est joli d'avoir des boutons ! Et alors, il s'en font venir une rangée, depuis le haut du front, jusqu'au bas du menton; on dirait des grains de maïs noirs. Nous devons leur paraître bien laids, nous qui n'en avons pas ; mais c'est égal, j’aime mieux qu'il en soit ainsi.

J'avais oublié de parler des Malabars, qui sont de l'Inde, eux, et qui sont certainement beaucoup mieux que tout le reste ; ils sont si bien habillés, dans cette pièce de coton blanc, qu'ils drapent autour d'eux, avec élégance ! Ceux-ci sont libres ; ils servent parce qu'ils viennent se louer eux-mêmes, et quand ils ont gagné de l'argent, ils en fondent tout ce qu'ils peuvent et s'en font des bracelets, pour porter sur eux toute leur fortune. Ils ont l'air très noble et très digne. Le cuisinier de Madame de la Caze est un Malabar; il s'appelle Padaya.

Assez parler sur ce sujet quoique j'aime les noirs, puisqu'ils sont mes frères et mon prochain. C'est un peu étonnant que des frères ne soient pas tous de la même couleur ; mais peut-être que le bon Dieu l'a voulu pour voir si nous nous aimerions malgré cela. Ce qui est très mal, c'est que des frères vendent leurs frères, comme c'est l'habitude ici, puisque tous les noirs sont esclaves. Oh ! c'est horrible et j'en suis révoltée ! Car enfin, si nous étions eux, est-ce que nous aimerions à être vendus et achetés comme des animaux ? Et le bon Dieu défend de faire aux autres ce que nous ne voulons pas que l'on nous fasse ! Marie me dit que ce n'est pas de la faute des créoles d'à-présent, parce qu'ils ont trouvé les choses établies de cette manière, et elle m'assure même que beaucoup d'entre eux voudraient les voir changer ; mais il paraît que c'est très difficile. Quant à Marie, elle est décidée à n'avoir jamais d'esclaves, et elle me dit que, si elle avait de la fortune, elle achèterait le plus de noirs qu'elle pourrait, afin de leur donner ensuite la liberté. Monsieur de la Caze est très bon pour les siens, Madame de la Caze aussi ; je crois même qu'elle est encore meilleure que son mari, puisqu'elle est femme. Mais j'ai tant bavardé, que je ne peux achever aujourd'hui mon récit. 

 

 

BAL DES NOIRS

 

Dans l'après-midi du jour de l'an, les noirs ont organisé un bal. Ah ! ma chère Berthe, tu aurais eu une fameuse peur, si tu avais vu ce spectacle-là ! On aurait dit des démons, mais je ne dois pas me permettre d'appeler ainsi mon prochain. Ce qu'il y a de sûr, c'est que c'était fort curieux.

Monsieur de la Caze leur avait donné de la viande, pour se régaler tous par un bon dîner ; et puis, une barrique de vin. Ils ont été s'installer dans la grande allée, qu'on leur avait abandonnée, et ils y ont emporté leur barrique pour se rafraîchir quand ils auraient soif. Et puis, les voilà en train !... Des fenêtres de la salle à manger, nous apercevions cette grosse masse noire, qui s'agitait, qui sautait, qui courait ! Et nous entendions des cris, qui ressemblaient à des hurlements. Vraiment, cela me saisissait ! Monsieur et Madame de la Caze ont été les voir de près pour leur faire plaisir; et ils nous ont emmenées.

Nous nous serrions, Stéphanie et moi, contre Madame de la Caze, car nous étions effrayées de ces cris et de ces mines. Il y avait surtout, au milieu des autres, un grand noir, que je n'aimais pas à regarder ; il s'était mis sur la tête une espèce de diadème de plumes et tenait à la main une queue de cheval, qu'il remuait dans tous les sens, peut-être pour diriger les danses, car je pense qu'il était le roi de la fête. Ah ! je vois encore cette figure et les gros yeux qu'il roulait, en se dandinant et en montrant ses grandes dents blanches, quand il riait. La musique des noirs n'est pas gaie; c'est une espèce de tambour, qu'on appelle tam-tam ; et puis, ils ont le bobe, qui est si mélancolique, qu'il me donne toujours envie de pleurer quand je l'entends, le soir, dans le lointain.

Nous ne sommes pas restés longtemps à regarder cette danse, parce qu'il y avait des noirs qui ne pouvaient plus se soutenir, tant ils s'étaient rafraîchis souvent, et ce n'était pas beau. Mais le bal a continué jusque dans la nuit. Quant à nous, nous avons passé notre soirée à jouer aux cartes, pour des bonbons, et à toutes sortes d'autres choses. Nous nous sommes amusées ; mais je pensais toujours à ma bonne mère, à Mademoiselle et à Berthe; je trouve le temps bien long loin d'elles.

Ce matin, nous avons fait une belle promenade dans l'habitation ; j'en ai rapporté un grand bouquet de safran sauvage, et d'autres je ne sais quelle espèce, et j'ai fait une collection de feuilles pour notre herbier ; il y en a une fameuse variété. Marie et moi les avons mises soigneusement à sécher dans un gros vieux livre. Marianne prétend que nous lui donnons le goût de la botanique, et que, lorsqu'elle sera retournée en pension, elle demandera à ses maîtresses de lui apprendre cette science; je lui certifie que cela l'amusera beaucoup, surtout dans un pays comme celui-ci, où il y a tant de choses.

 

 

ÉTRANGE DON FAIT À MARIE

 

C’est Marie qui a reçu, hier, un singulier cadeau de son oncle ! Monsieur de la Caze lui avait donné pour étrenne, un très joli châle, ainsi qu'à Jeanne; mais voilà qu'il y a ajouté autre chose; tu ne devineras jamais quoi, ma chère Berthe ?

Nous venions de rentrer pour le dîner, après une visite que nous avions faite à Barabbé, Marie et moi, ainsi qu'Héléna, que Marie avait emmenée, je dirai tout à l'heure avec quel projet. Monsieur de la Caze était chez sa femme, à causer, lorsqu'il en sort tout à coup et dit à Marie : - « Mon enfant, je veux te faire un don, que tu trouveras précieux, j'en suis sûr, et dont tu es digne ; notre jeune négresse Evelyna vient d'avoir une petite fille; cette enfant est à toi, si tu l'acceptes.

- Oh ! mon oncle, a répondu Marie, un peu surprise, vous êtes bien bon, mais ... » - Elle s'arrêtait. -«Que veux-tu dire ? lui a demandé Monsieur Adrien. - Je n'ose guère vous l'avouer. - Pourquoi donc ? Parle, ma fille, a repris le bon oncle. - Eh bien, mon oncle, c'est que je me suis promis de n'avoir jamais d'esclaves... - N'est-ce que cela ? Mais puisque cette enfant sera à toi, ne pourras-tu pas plus tard, lui donner la liberté, Oh ! vous voudriez bien le permettre ? - Ne seras-tu pas devenue maîtresse de le faire ?»

 

 

LE CAMP DES NOIRS

 

En rentrant, nous avons été jusqu'au camp des noirs, pour avoir des nouvelles de la petite négresse de Marie ; elle va très bien. Marianne m'a montré tout le camp ; ce qui m'a beaucoup amusée. C'est comme une ville et ses rues, toutes ces cases ayant chacune leur petit jardin, et des sentiers qui conduisent d'une demeure à l'autre. Chaque famille a son habitation séparée; c'est-à-dire une cabane d'une seule pièce, ou de deux; et un petit jardinet, planté de tabac, de brèdes, de piment et même de quelques fleurs. Quelques noirs ont des cochons ou des poules qu'ils élèvent et qu'ils vendent à leur profit. Nous sommes entrées dans plusieurs cases ; c'est bien pauvre, mais c'est assez propre.

Héléna s'accoutume parfaitement à aller avec nous voir Barabbé, qui la prend aussi en amitié. Marie a tout raconté à son oncle et à sa tante, qui ont permis ces visites, pourvu qu'Héléna fût toujours accompagnée de sa nénaine, dans laquelle ils ont une grande confiance, et à laquelle ils feront les recommandations nécessaires. Monsieur de la Caze a même dit à Marie qu'il serait trop heureux, si jamais Héléna devenait aussi bonne qu’elle. Il a bien raison.

 

 

AVENTURES DE VOYAGE

 

Voici venu  le moment  de retourner à Saint-Denis où la mère de  Marguerite est  impatiente de retrouver sa fille .

 

Nous avions bien fait notre route jusqu'après Sainte Marie, lorsqu'un peu plus loin, Monsieur de la Caze rencontre un de ses amis, qui revenait en cabriolet et qui lui dit que la Rivière des Pluies est si forte qu'il n'a pas osé essayer de la traverser, dans sa faible voiture. Monsieur de la Caze répond que la nôtre est plus solide et que nous réussirons peut-être ; son ami lui crie, en s'en allant : - «Je ne vous engage pas à le tenter.» - Et nous commençons à avoir une peur terrible, excepté Marianne, qui se vante toujours de ne rien craindre et qui se met à conjurer son père d'aller jusqu'au bord de la rivière, pour voir ce qu'il y a de si effrayant. Monsieur de la Caze y consent, et le cocher nous mène jusqu’au premier bras. Là, Monsieur de la Caze l'arrête et lui demande s'il croit que nous pourrons passer, sans imprudence. Le cocher assure qu'il n'y a aucun danger ; alors Monsieur de la Caze, pensant toujours à l'inquiétude de maman, ordonne d'avancer, d'autant plus que tout le monde a confiance dans ce bon noir, qui conduit la voiture de Madame Dumont depuis des années ! En effet, il nous dirigea très bien à travers cette eau qui coulait comme un torrent furieux, roulant des pierres et faisant un grand bruit. Ah ! quelle peur j'avais ! J'en ai même jeté un cri, malgré moi, dans un moment où j'ai cru que nous allions verser. Mais lorsque nous sommes arrivés au bras suivant, nous l'avons trouvé large comme une mer et horrible à voir, parce que l'eau tourbillonnait, avec un fracas épouvantable, et que l'on apercevait d'énormes roches entraînées par la force du courant.

Le cocher s'est arrêté et a dit à Monsieur de la Caze qu'il ne répondait pas, cette fois de pouvoir passer. Alors nous avons crié : «Retournons ! Retournons !» - Et Monsieur de la Caze en a donné l'ordre ;  il paraissait inquiet et regrettait beaucoup d'avoir traversé le premier bras; j'ai bien compris ensuite pourquoi : c'est que l'eau y avait encore monté pendant ce peu de moments, et que c'était devenu bien plus dangereux. Devant ce torrent, le cocher a hésité et a demandé à Monsieur de la Caze s'il fallait se risquer ? - «Sans doute, a répondu Monsieur de la Caze ; nous ne pouvons rester dans cette situation, et il n'y a pas d'autre moyen d'en sortir. Nous avons fait une grande imprudence, mais tout peut encore se réparer, j'espère.» - Marianne, Stéphanie et Jeanne se sont mises à pleurer ; Marianne avait perdu toute sa bravoure et se cachait la tête sur les genoux de son père qui lui répétait : - «Du courage ma fille, du courage ! ; nous avançons ; ce sera bientôt fait. » - Mais je trouvais, moi, que nous n'avancions pas du tout et qu'au contraire, nous reculions. Je regardais Marie pour me rassurer; elle était calme, mais pâle, et elle nous souriait à Jeanne et à moi, en nous disant : - «Dieu veille sur nous ... » - Je tenais la main de Stéphanie que j'engageais à ne plus pleurer, mais qui pleurait toujours, et j'étais bien près d'en faire autant. Oh ! vraiment, c'est le bon Dieu qui nous a sauvés, car nous avons couru un grand danger.

Quand la voiture a été arrivée au milieu de la rivière à peu près, Phanor, le cocher, ne pouvait plus faire bouger les mules ; elles avaient peur et elles restaient là immobiles, refusant d'avancer ou de reculer. Alors Phanor a jeté un grand cri : c'était pour appeler à notre secours une bande de noirs qu'il apercevait de l'autre côté ; mais jamais, oh ! jamais je n'oublierai l'impression, la frayeur, que m'a fait ce cri... J'ai cru, et tous les autres l'ont cru comme moi, que c'était notre dernier moment, et j'ai dit tout haut, avec désespoir: - «Mon Dieu, mon Dieu pardonnez-moi mes péchés !» - Plus tard, ils en ont tous ri, mais ils ne l'avaient pas fait alors, et je crois qu'ils priaient aussi, quoique ce fût tout bas. - Monsieur de la Caze s'est penché par la portière en criant: - «Attendez, Phanor, je viens vous aider.» Mais nous nous sommes toutes cramponnées à son habit, pour qu'il n'allât pas se faire noyer. Enfin, les bons courageux noirs sont arrivés, se tenant par la main, pour résister au torrent en chantant ensemble une chanson créole pour s'exciter. J'ai été bien heureuse quand ils nous ont entourés : seulement, je ne comprenais pas qu'ils eussent le cœur de chanter, en nous voyant ainsi exposés. Le uns ont tiré les mules par les brides, les autres ont soulevé les roues pour les faire passer par-dessus les vilaines roches, qui avaient calé notre voiture à cet endroit. Tous ces mouvements nous faisaient tellement pencher, que l'eau est entrée par la glace ouverte, ce qui nous a donné une autre frayeur et un bain fort désagréable. Les bons noirs tiraient, poussaient, criaient... Enfin, nous sommes arrivés à l'autre bord. Ah ! quel merci, mon Dieu ! nous avons dit !... Monsieur de la Caze paraissait délivré d'un poids énorme ; il s'était bien repenti d'avoir laissé Phanor essayer de traverser le premier bras de la rivière ; car maman aurait préféré de beaucoup rester inquiète, que de nous exposer à périr ; notre essai avait été inutile, et ma pauvre mère gardait son inquiétude. Nous avions fait du moins ce que nous avions pu.

Monsieur de la Caze donna de l'argent aux courageux noirs, que nous nous mîmes à remercier du fond du cœur, ce qui les enchanta. C'est bien le bon Dieu qui a permis que ces braves gens se trouvassent là, pour nous secourir.

Quand nous avons été un peu remis de nos émotions, après notre fameuse promenade dans la Rivière des Pluies, Monsieur de la Caze a fait reprendre au cocher la route par laquelle nous étions venus, en lui disant de s'arrêter chez Madame Dumont, pour que nous puissions lui raconter ce qui nous était arrivé.

Cette bonne Madame Dumont nous a déclaré aussitôt que, puisque nous avions dit adieu à sa nièce et que nous ne pouvions plus aller retrouver maman, c'était à elle que nous appartenions tous, et qu'elle nous retenait au Quartier-Français, jusqu'à ce que les chemins redevinssent praticables. J'aurais mieux aimé retourner au Champ-Borne, car la famille de Madame Dumont m'intimidait, mais je ne pouvais pas le dire, et Monsieur de la Caze nous a cédées à sa tante. Quant à lui, il a voulu retourner chez lui, pour prévenir sa femme de ce qui s'était passé, et il est parti à cheval.

 

 

TERRIBLE COUP DE VENT

 

J’avais dit souvent qu'un coup de vent, à terre, ne me paraîtrait jamais effrayant, après ceux que nous avons vus sur mer, puisque c'est très différent d'être, pendant le mauvais temps, dans une bonne maison solide, ou sur un pauvre navire, ballotté de tous les côtés.

Eh bien ! pourtant, c'est affreux aussi sur terre, je le sais maintenant ; et j'ai eu une fameuse peur ! Les maisons ne paraissent pas du tout solides, dans ces cas-là, et je ne comprends pas que la nôtre soit encore debout.

J'avais raconté, mercredi, comme il faisait chaud ; cela a encore augmenté, le soir, quoique l'on ait ordinairement de la fraîcheur à ce moment. Marie était très souffrante, Stéphanie aussi, et moi-même, j'avais un mal de tête horrible. Après le dîner, je me promenais dehors avec Jeanne, qui me parlait de tous ses souvenirs de coups de vent, lorsque nous entendîmes des gémissements plaintifs, dans l'emplacement qui est à la droite du nôtre ; nous eûmes une grande frayeur, d'autant plus qu'il y avait dans l'air quelque chose qui nous impressionnait malgré nous, et nous rentrions bien vite lorsque Idala, qui était assise par terre sous la varangue, avec Suzette, nous cria de nous rassurer, que c'était des hurlements de chiens, parce que ces pauvres bêtes sentaient venir le mauvais temps.

Cela ne me remettait pas beaucoup ; pourtant, nous reprîmes notre promenade, mais ces hurlements me faisaient mal à l'estomac. Et puis, le ciel était d'une couleur cuivrée extraordinaire ; on aurait dit qu'il y avait partout autour de nous, des signes de tempête. Presto, qui passa auprès de nous, me dit : - «Ah ! p'tite mamzelle de France, vous y va voir, moi y crois bien, ça que vous l'a pas encore jamais vu. - Si, Presto, lui ai-je répondu, j'en ai vu à bord ; ainsi celui-là ne doit pas trop m'effrayer. - Vous y connaît pas, vous y connaît pas ... » a-t-il repris, en me faisant voir, en riant, ses grandes dents blanches.

A ce moment, Berthe est venue nous chercher, de la part de maman, qui nous faisait dire qu'elle n'aimait pas à nous savoir dehors, à l'approche d'un mauvais temps ; et comme nous allions remonter, nous avons entendu une voiture s'arrêter; puis on a frappé à notre barreau, qui était fermé déjà pour la nuit. Idala a été ouvrir ; c'était Madame Dumont qui arrivait ! Nous avons couru à elle et nous nous sommes mises à tirer, avec Idala, tous les paquets de la voiture.

Auprès du cocher, il y avait un panier, dans lequel étaient renfermées de jolies poules ; Madame Dumont nous les donnait, pour augmenter notre basse-cour, qui est déjà considérable, et qui nous fournit des oeufs frais tous les matins. Elle nous apportait encore une provision de bons fruits, des patates, des cambares, et enfin une balle de sucre. Vraiment, c'était trop, beaucoup trop nous gâter! Nous en sommes honteuses de plus en plus. Maman a été très contente de revoir Madame Dumont, dont l'air froid ne nous intimide plus, maintenant que nous connaissons sa bonté, mais nous nous sommes écriées: - «Comment, Madame, avez-vous pu vous mettre en route par cette chaleur et avec ce que l'on annonce d'une tempête ? - J'ai pensé, a répondu simplement Madame Dumont, que, n'ayant pas vu beaucoup de vent dans notre pays, vous seriez probablement effrayées, et que je pourrais aider à vous rassurer, peut-être même vous être utile. - Oh! Madame, a répondu maman, en lui prenant la main, les paroles ne peuvent vraiment exprimer à quel point vous êtes bonne et combien je vous suis reconnaissante! »

Madame Dumont a repris son air digne, quoiqu'elle fût émue, et il n'y a pas eu moyen de la remercier davantage. Elle s'est mise à donner des ordres, pour qu'on barricadât les portes et les fenêtres, tout cela n'étant pas fait très solidement, et malgré l'heure avancée, elle a envoyé Janvier et Presto chercher des provisions pour deux ou trois jours, en cas qu'il fit trop mauvais le lendemain pour qu'on pût sortir.

Toutes ces précautions prouvaient bien que les craintes étaient sérieuses ; pourtant, je me disais qu'on pouvait se tromper, et puis (mais c'était un mauvais sentiment, et j'ai honte de l'avouer), je n'étais pas trop inquiète, parce que je désirais un peu, malgré moi, voir ce que c'est un coup de vent dans ces pays-là, et j'aurais presque regretté si le mauvais temps n'était pas arrivé. Oh ! je ne penserai plus jamais cela ; car non seulement les hommes qui sont à terre souffrent, puisqu'ils perdent leurs récoltes, quelquefois leurs maisons et toutes leurs ressources pour vivre ; mais ceux qui sont sur mer autour des côtes, sont exposés à mille dangers, et il y en a toujours quelques-uns qui périssent. Je serais trop égoïste, si je ne m'occupais pas d'eux parce que moi je suis tranquille à présent ! Quand je pense que l'on craint en ce moment pour le sort de quinze navires, qui se trouvaient dans la rade et que l'on a été obligé de faire sortir pour la pleine mer, à cause du manque d'un bon port pour les abriter ! Que sont-ils devenus ? On assure que plusieurs ont péri et tous doivent avoir des avaries graves qui ne leur permettront pas de rentrer. Ô mon Dieu, ayez pitié des pauvres voyageurs !... Mercredi soir, donc, au moment où nous allions nous coucher, parce que Madame Dumont nous disait que nous pouvions le faire sans inquiétude, Monsieur Vintimile et son beau-frère, Monsieur Léo de Veilles, arrivèrent pour voir comment nous étions et si nous n'avions besoin de rien. Ils furent enchantés de trouver Madame Dumont avec nous, sachant bien de quel secours elle nous serait pour toutes choses. Ils nous apprirent qu'un coup de canon, que nous avions entendu, dans la journée, avait été tiré pour ordonner aux navires de s'éloigner, et que l'on avait, en même temps, hissé le pavillon bleu, qui est le signal de ce départ forcé ; et ils ajoutèrent que ce moment toujours triste l'était encore davantage, cette fois, parce qu'un navire, le Rodolphe, que plusieurs familles attendaient impatiemment, car il leur amenait des parents ou des amis, venait d'être signalé, arrivant de France, et que ce pauvre navire avait été obligé de s'éloigner comme les autres, sans avoir pu débarquer ses passagers. Toute la ville en était dans la tristesse et l'inquiétude.

Messieurs Vintimile et de Veilles supplièrent maman de les faire appeler à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, si elle avait besoin de leurs services, et ce bon Monsieur de Veilles le répéta encore à Mademoiselle, en lui disant adieu, la conjurant de l'envoyer chercher à la première frayeur.

Mais je lui ai dit : - «Oh ! Monsieur, vous ne connaissez pas Mademoiselle ; ce n'est pas elle qui sera jamais effrayée comme nous ! - Je crois très bien la connaître au contraire, m'a répondu Monsieur Léo ; elle ne craint rien pour elle-même, parce qu'elle ne pense jamais à elle ; mais elle veille sur les autres et en est sans cesse occupée. - Oh ! oui, c'est cela, ai-je repris ; mais est-ce qu'il y a vraiment du danger maintenant ? - Non, pas le moindre et malheureusement par conséquent, a-t-il ajouté en souriant, pas le moindre prétexte pour Vintimile et pour moi, de vous imposer notre présence et notre protection. - Mais, Monsieur, j'aime bien mieux cela, je vous l'assure. - Je le comprends, ma petite amie, a dit en riant Monsieur Vintimile ; et à présent, bonsoir et bonne nuit ! »

Monsieur Vintimile est excellent, mais Monsieur de Veilles me plait encore plus ; il paraît si distingué et son histoire est si touchante, puisqu'il est resté veuf, après trois ans seulement de mariage, et qu'il n'a jamais voulu se remarier ; et il a l'air si noble et si triste ! Je crois que maman et mademoiselle le trouvent fort bien aussi, et nous aimons quand il vient ; sa conversation est très intéressante.

Nous nous sommes couchées après le départ de ces messieurs et lorsque nous avons eu prié pour les malheureux navigateurs. J'étais horriblement agitée ; cependant, il paraît que j'ai fini par m'endormir, car j'ai été réveillée en sursaut au milieu de la nuit par un tapage et un froid très vif ; c'était ma fenêtre qui s'ouvrait toute grande, Babet ne l'ayant pas assez fortement assujettie. Le coup de vent, qui s'était déclaré, enfonçait tout.

Marie est venue à mon aide ; elle était levée, et elle m'a appris qu'elle arrivait de la chambre de maman, où était Mademoiselle ; aussitôt, j'ai voulu y aller, ainsi que Jeanne qui venait de se réveiller à son tour. J'ai trouvé Stéphanie et Berthe sur le lit de maman ; elles avaient peur. Maman m'a dit : - «Tu as donc fini par entendre la tempête, ma chérie ? Caroline a été voir plusieurs fois si tu ne te réveillais pas et tu dormais toujours. - Oh ! Mademoiselle, ai-je crié, il fallait me secouer ! - Pourquoi donc, chère enfant ? - Pour que je visse comment arrive un coup de vent, et surtout pour que je me misse à veiller avec vous sur tout le monde, comme Monsieur Léo dit que vous le faites toujours. - Ni vous ni moi, m'a répondu Mademoiselle en souriant, ne pouvons rien contre le temps. Dieu seul en est le maître. - D'ailleurs, a crié Jeanne, je vous demande un peu si Marguerite doit se comparer à Mademoiselle Valmy ! Qu'est-ce qu'elle serait en état de faire, elle !»

 

Cela m'a vexée, et j'allais répondre avec aigreur à Jeanne, quand j'en ai été empêchée tout à coup par un tel bruit, qu'on ne savait si c'était le vent ou le tonnerre. La maison tremblait, et nous croyions, à chaque instant, que les fenêtres allaient s'ouvrir et laisser entrer le vent et la pluie ; oh ! c'était vraiment horrible ! Madame Dumont qui était montée en apprenant que maman était réveillée, nous répétait que nous n'avions rien à craindre; mais nous ne pouvions nous rassurer. Nous ne voulions plus retourner dans nos chambres, parce que nous nous croyions plus en sûreté entre maman et Mademoiselle, et avec Madame Dumont ; alors, cette bonne dame nous a donné l'idée d'apporter nos matelas et de nous coucher à côté les unes des autres. Puis elle s'est mise à aller elle-même les chercher pour nous avec Mademoiselle, tandis que maman faisait nos lits à mesure, c'est-à-dire mettait nos draps avec Marie. Alors quoique j'eusse peur de retourner dans ma chambre, où l'on entendait le vent d'une manière horrible, j'y ai couru ; j'ai pris les oreillers de Marie, de Jeanne, et de moi, et je suis rentrée chez maman avec ma charge, en disant à Jeanne : - «Tu vois que Marguerite peut faire quelque chose de bon!»

Madame Dumont avait voulu redescendre chez elle après nous avoir installées, mais elle fut obligée de remonter et de nous demander l'hospitalité ; car le vent avait défoncé la cloison de la petite chambre qu'elle occupe à l'un des bouts de la varangue, l'eau y entrait de tous les côtés. Elle s'établit dans un fauteuil, et causa avec maman et Mademoiselle, qui étaient décidées à ne pas se coucher. Toutes les chambres du haut, à l'exception de celle de maman, étaient trempées, parce que l'eau avait pénétré sous les bardeaux du toit. La nuit a été très longue, et, lorsque le matin est venu, le vent avait encore augmenté au lieu d'avoir diminué; moi, je disais qu'il ne serait content que lorsqu'il aurait renversé la maison. On n'osait pas ouvrir les persiennes ; de sorte que cette obscurité, qui continuait malgré le jour, était lugubre. Mademoiselle a eu la bonté de venir nous aider à nous habiller, car nous n'osions traverser sans elle le corridor où le vent s'engouffrait affreusement, ni entrer dans nos chambres si tristes, où Suzette, Idala, ainsi que Babet, épongeaient l'eau tant qu'elles pouvaient. Les pauvres négresses avaient passé une nuit affreuse, la couverture de leur cabanon ayant été emportée, et toutes leurs cases ayant été inondées, elles s'étaient réfugiées dans notre salle à manger, attendant comme nous le jour avec impatience.

Aussitôt que j'ai été prête, j'ai eu plus de courage, et j'ai demandé à maman la permission de suivre Madame Dumont, qui descendait ; Jeanne est venue avec nous. Madame Dumont, m'a dit: - «Puisque vous voulez avoir une idée du temps, venez avec moi sous la varangue; nous nous mettrons dans le coin le plus abrité, et vous verrez tout.» Oh ! jamais je ne pourrai oublier ce spectacle ! Quelle belle horreur ! Nos malheureux arbres semblaient se tordre de douleur, tant ils se penchaient, pliaient, se redressaient, se repliaient, à droite, à gauche, devant, derrière, dans tous les sens enfin. A chaque secousse nouvelle, ils perdaient des masses de feuilles, dont les tourbillons obscurcissaient le jour ; et puis, c'étaient des craquements, des chutes de branches énormes et quelquefois d'arbres entiers. Quelle pitié j'avais lorsque j'en voyais un qui était fendu, et qu'une nouvelle rafale achevait ! Car il y avait parfois des intervalles dans les efforts que le vent faisait pour tout abattre ; mais on aurait dit que c'était pour mieux réussir en rassemblant ses forces, et ces moments de silence me saisissaient encore plus que le bruit, parce que je n'y étais plus habitué, et que ce calme me paraissait sinistre. Et puis, tout à coup, on entendait arriver la rafale ; on la voyait venir, parce qu'elle faisait plier devant elle tous les arbres des emplacements voisins ; alors, gare ! nous nous renfoncions dans les embrasures des croisées du salon, et nous grimpions, Jeanne et moi, sur leurs rebords pour ne pas avoir les pieds mouillés; et le vent arrivait, arrivait, éclatant comme un furieux, et poussant devant lui des torrents de pluie, qu'on aurait cru jetés à pleins seaux sous la varangue. Il reprenait avec rage nos pauvres arbres et leur tordait la tête ; et tous les nids des chers petits oiseaux étaient lancés à terre avec leurs petits. Janvier nous en a ramassé beaucoup et nous soignons les jeunes oiseaux que nous avons trouvés vivants, mais je crains bien qu'ils ne meurent ; et puis, leurs mères les cherchent peut-être ! ...

Je me suis reposée trois fois en écrivant cette longue narration, et cependant je ne peux pas la finir, tant mes doigts sont raides; je l'achèverai demain.

Eh bien donc ! Le vent et la pluie continuèrent toute la journée du jeudi ; nous disions : - «Mon Dieu, ayez pitié de nous !» - Notre emplacement ressemblait à un champ de bataille, car il était couvert de débris ; c'étaient nos pauvres arbres, qui avaient lutté contre leur terrible ennemi, et qui avaient été vaincus. Je disais à Marie : - «Vois-tu les morts et les blessés ? Ah ! vraiment, la guerre doit être quelque chose d'affreux, et je crois que ça m'en donne une idée. » Stéphanie s'attendrissait surtout sur les oiseaux, et Berthe sur les fruits, qui avaient été écrasés en tombant. Une partie de notre toiture ayant été emportée, maman se trouva obligée de quitter sa chambre, où il pleuvait presque autant que dehors, et d'aller s'établir dans le salon, où nous fîmes transporter tous nos matelas pour la nuit et où par parenthèse, j'ai eu une fameuse frayeur causée par un cent-pieds qui s'était imaginé de venir se promener sur mes draps. Heureusement Idala le tua, sans qu'il m'eût piquée.

Comme nous pensions à Papa et à Gustave ! Papa nous aurait rassurées et Gustave se serait amusé de tout ce désordre. Quoique notre emplacement et notre maison eussent beaucoup souffert ce n'était rien en comparaison de ce qu'avait eu l'emplacement voisin, qui était plus que le nôtre exposé au vent; il n'y restait pas un arbre debout; le toit de la maison avait été entièrement emporté, et comme cette maison n'a qu'un étage, toutes les pièces se trouvaient découvertes. La famille avait été obligée de se réfugier dans la seule case du cabanon des noirs, qui pût encore offrir un abri, mais c'était tout mouillé et la pauvre mère s'y trouvait fort mal, avec tous ses enfants. Presto, qui avait vu cela, par-dessus le mur, en allant à sa cuisine nous le raconta.

Maman dit : - «Mais c'est affreux ! ... Chère Madame Dumont, ne pouvons-nous rien pour eux ?» - Madame Dumont a répondu froidement, elle qui est pourtant si bonne: - «Nous ne pouvons guère que leur envoyer des parapluies. - Ne voudriez-vous pas, chère Madame, leur faire proposer de venir s'abriter chez vous ? En nous serrant un peu, il y aurait de la place pour tous. - Si j'avais une chambre à leur donner, je le ferais de grand cœur : mais rien n'est habitable ici que ce salon, et nous ne pouvons les y appeler au milieu de nous.»  Les yeux de maman demandaient pourquoi ; alors, Madame Dumont, qui semblait hésiter un peu a répondu : «Ce sont des mulâtres. - S'ils sont exposés cependant... a repris doucement maman. - S'ils étaient exposés sérieusement, a dit Madame Dumont, j'irais moi-même essayer de les secourir; mais tout leur danger présent consiste à être éventés et mouillés ; il n'y a pas de quoi effrayer des créoles. Cela ne vaut donc pas la peine de commencer entre eux et moi des rapports que je ne puis ni ne veux établir.» - Maman n'a plus rien dit, mais elle était triste, et moi je me sentais malgré moi, en colère contre la bonne Madame Dumont. J'ai crié «Eh bien! envoyons leur au moins des parapluies!"

Marie m'a fait signe de me taire et s'approchant de sa tante, qui l'aime beaucoup, elle a causé tout bas avec elle. La figure de Madame Dumont s'est peu à peu adoucie et enfin, elle a répondu à Marie : - «Très certainement, mon enfant, si cela fait plaisir à Madame Guyon, je consentirai à m'y prêter.» Puis, elle a appelé Janvier et lui a dit d'aller, de sa part et de celle de maman, offrir à Madame André de venir partager notre asile. Cette pauvre dame ne le voulait pas d'abord ; mais son mari l'a décidée à accepter, et elle nous est arrivée, au bout de quelque temps, avec ses enfants. Ils ont eu toutes les peines du monde à faire le petit bout de chemin qui nous sépare. Monsieur André était resté pour faire réparer les dommages et pour veiller sur la maison.

 

 

     PRÉJUGÉ CONTRE LES MULÂTRES

 

Quand nous avons vu Madame André entrer dans notre emplacement, j'ai remarqué que Jeanne faisait la moue. Alors, je lui ai dit tout bas : - «Jeanne, voici le moment de tenir tes promesses ; tu t'es engagée, ainsi, tu ne peux plus reculer.

- Mais que dois-je donc faire ? m'a-t-elle demandé avec impatience. - Tu dois être très polie, très aimable, te conduire enfin comme si cette dame n'était pas différente de nous, puisque tu sais bien qu'elle ne l'est pas aux yeux du bon Dieu. - Eh bien ! m'a dit Jeanne, qui a aperçu un joli petit enfant dans les bras d'une négresse, donnez-moi ce marmot à soigner ; pour les enfants, ça m'est égal qu'ils soient mulâtres ou blancs, je les aime tout de même, parce que c'est toujours gentil. » En effet, nous lui avons laissé ce petit, qui est un peu jaune, mais charmant, et qu'elle a très bien soigné avec la nénaine et beaucoup caressé ; seulement, nous lui avons recommandé de le cacher le plus possible à ma pauvre mère, dont les yeux se remplissaient de larmes, chaque fois qu'elle le regardait. Quant à Madame André, elle a été bien accueillie par Madame Dumont et très bien par maman et par Mademoiselle. Nous nous sommes occupées, Marie et moi, des deux grandes filles ; oh ! qu'elles sont brunes ! Elles n'ont pas l'air distingué du tout, ce qui est étonnant, car leur mère est fort bien. Elles nous ont appris, en causant que leur père désirait leur faire venir une institutrice de France, puisqu'il ne peut pas les placer dans une des bonnes pensions de Saint-Denis.

Vraiment, c'est incroyable de penser que les maîtresses de pensions ne sont pas libres de recevoir des mulâtresses parmi leurs élèves, qu'elles les perdraient toutes, si elles essayaient de braver ce préjugé injuste ! Madame Vintimile nous a parlé dernièrement de la peine qu'avait éprouvée une des institutrices les plus renommées de Saint-Denis, en se voyant obligée de refuser une charmante enfant, qu'on lui amenait avec la prière de vouloir bien se charger de son éducation. La pauvre petite venait de perdre son père ; elle n'avait plus de mère, c'était son oncle, son tuteur, qui prenait soin d'elle, et qui était décidé à tous les sacrifices possibles pour la faire bien élever. Mais quoique le père eût appartenu à une bonne famille de Bourbon, la mère était une mulâtresse, et tout le monde le savait ; alors il n'y avait pas moyen de recevoir l'enfant, quoique l'institutrice le désirât tellement qu'elle voulait tout risquer. Mais elle fut avertie secrètement qu'elle allait perdre ses meilleures élèves, et comme elle est mère de famille et obligée de conserver à ses enfants, sans fortune, leurs moyens d'existence, elle se vit forcée de renoncer à ses généreuses intentions. Son cœur en a été déchiré. - Oh ! moi, je suis indignée contre ces cruelles choses ! Est-ce que tous les enfants du bon Dieu ne peuvent pas être élevés ensemble ? Mademoiselle dit d'ailleurs, que certainement cela effacerait peu à peu les différences qui sont établies, parce que l'amitié et les souvenirs de la pension restent toujours, et que ce lien-là finirait par unir et confondre toutes les classes.

 

 

DÉSIR DE VOYAGE DES CRÉOLES

 

Et vous avez raison, chère Madame, a répondu maman : quelle vie peut être plus douce et mieux remplie que celle d'une mère de famille comme vous, heureuse par son mari, heureuse par ses enfants, et faisant le bien chaque jour, à la place que Dieu lui a marquée ? - Tout est dans ce dernier mot de Madame Guyon, a dit alors Sœur Alexis, de sa voix douce et avec un bon sourire : la place que Dieu a marquée... Pourquoi tant se tourmenter pour en sortir, à moins que le devoir ne nous appelle ailleurs ? Pourquoi s'agiter sans cesse par mille désirs ? Ne sommes-nous pas bien, là où Dieu nous a mis ? - Vous avez raison, ma Sœur, a repris Monsieur de la Caze, cependant, il ne faut pas condamner nos créoles, parce qu'ils aiment la mère patrie, et qu'ils voudraient y goûter les jouissances de l'esprit et de l'intelligence. La religion n'est pas l'ennemie des lumières et du progrès, n'est-il pas vrai, Mademoiselle Valmy? - Dieu me garde de condamner jamais personne ! a répondu Sœur Alexis. Non, certes, je ne le fais pas ; je trouve même très naturel le sentiment qui porte les créoles à aimer la France et à désirer la connaître ; seulement, je crains qu'en prenant cette patrie pour le but de toutes leurs espérances, ils ne se trouvent malheureux dans celle où ils sont obligés de vivre, et ils ne négligent, malgré eux, de songer à celle du ciel, ou qu'ils s'en occupent moins. – Oh ! ma Sœur, s'est écrié en riant Monsieur Adrien, tout le monde n'a pas votre saint détachement ; nous autres habitants de la terre, nous vivons un peu pour la terre, et il ne faut pas exiger de nous des pensées trop célestes. - Mais par raison, a dit Mademoiselle, ne devrions-nous pas nous accoutumer tous à vivre heureux à la place que Dieu nous a donnée ? Il me semble que rien n'est plus contraire au bonheur que de consumer sa vie à désirer ce que l'on n'a pas. - Je crois cependant, a repris Monsieur de la Caze, que désirer, ou plutôt espérer, est déjà un bonheur, du moins une jouissance; et quoique je blâme avec vous l'excès où tombent ceux qui passent leur vie à souhaiter ce qu'ils ne peuvent avoir, je comprends le vœu de tous mes créoles, d'aller connaître la France. Voyez, en effet, quels sont leurs plaisirs dans notre pauvre pays ; où sont leurs distractions, leurs ressources ? Quels aliments peuvent trouver leur esprit et leur intelligence dans notre cercle étroit ? Leur imagination ardente ne saurait se maintenir dans les limites restreintes de notre île, et elle s'élance vers la France, à travers les espaces, comme dans une terre promise, un paradis terrestre, où doivent s'accomplir tous les rêves, se réaliser toutes les illusions. C'est une chimère, je le sais ; car ils rencontreront mille déceptions ; mais il faut un but à leurs efforts, un stimulant à leur apathie naturelle, un dédommagement à leur existence pénible et monotone, et celui-là renferme tout pour eux.  Voilà justement le danger que signale Sœur Alexis, a répondu Mademoiselle ; oui, il nous faut à tous ici-bas un stimulant, une espérance, un but, pour supporter la -vie présente; mais nous le déplaçons et nous nous préparons d'amers regrets, quand nous nous trompons sur le terme vers lequel nous devons tendre, et que nous assignons à tous nos pas une direction qui ne nous en rapproche point et qui peut nous en éloigner; quand enfin, nous travaillons pour la terre, au lieu de travailler pour le ciel ! Cependant, Monsieur, je suis d'accord avec vous en ce sens que je ne blâme que l'excès car rien n'est plus naturel et plus permis que de désirer et de rechercher tout ce qui peut élever l'esprit et éclairer l'intelligence. La religion n'est pas l'ennemie de la lumière ; elle ne défend pas le progrès ; elle le commande au contraire, puisque tout ce qui est progrès doit rapprocher l'homme de Dieu, de qui nous avons tout reçu et sans lequel nous ne pouvons rien. - Tout cela est très juste, chère Caroline, dit à son tour maman ; et je pense comme toi et comme Monsieur de la Caze, que le désir dont nous parlons et qui est général chez les créoles est fort légitime. Cependant, j'avoue que je ne conçois pas pourquoi ils ne savent pas se suffire à eux-mêmes, éclairés, intelligents et instruits comme ils le sont presque tous. Ne sont-ils pas au courant, ici comme en France, quoiqu'au bout de quelques temps, de tout ce qui parait de nouveau en littérature, en histoire, en poésie ? Ne suivent-ils pas le mouvement progressif des esprits ? Ne sont-ils pas, pour la plupart, aussi distingués et aussi éclairés que tous les gens remarquables qu'ils iraient chercher en France ? Quant à moi, je l'affirme sans crainte de me tromper. Il y a ici, selon moi, plus de véritable distinction d'esprit, plus d'intérêt pour tout ce qui est grand et beau, plus de conversations sérieuses et attachantes, plus de fond à toutes choses enfin, que je n'en ai jamais trouvé dans les salons de Paris où, à part quelques exceptions, l'on ne s'occupe plus guère que de modes, de chevaux, de futilités de toute espèce. - Vous nous faites beaucoup d'honneur, Madame, a dit en riant Monsieur de la Caze et je proteste contre un jugement aveugle à force d'indulgence ! Attendez un peu, et vous reconnaîtrez que notre pauvre île a ses futilités, ses vanités, ses petitesses, et qu'elle y joint, surtout à la ville, tous les commérages, les cancans, les ridicules et les ennuis que les Parisiens reprochent à la province. - J'espère ne pas m'en apercevoir, a repris maman ; mais pour vous prouver que malgré ma sympathie pour les créoles, je les vois sans aveuglement, je vous dirai, à propos du sujet qui nous occupe que j'ai remarqué déjà plusieurs fois le mauvais effet produit sur eux par ce désir constant de s'éloigner de leur pays. Ainsi, ajouta-t-elle en s'adressant à Madame de la Caze, ne vous rappelez-vous pas, chère Madame, l'impression pénible que m'a laissée, il y a quelques jours, la visite que vous m'avez fait faire chez l'une de vos voisines. Je n'en revenais pas de trouver dans ses filles, qui sont si jeunes encore, tant de tristesse et d'ennui, un dégoût si profond pour les occupations, les habitudes, la manière de vivre de tous ceux qui les entourent ; mais j'ai découvert bien vite le secret de cet état maladif : elles se figurent, elles aussi, que l'on ne vit qu'en France ! - Comment alors, dit Mademoiselle, s'appliquer sérieusement à remplir les devoirs qui sont imposés à chacun ? Comment rendre sa vie utile, heureuse et pleine ? On ne vit plus, on languit. On n'agit plus, on attend.»

Mais j'ai raconté bien assez longuement cette conversation qui nous a tant intéressées, Marie et moi ! Je n'en puis plus, et si ma sœur ne m'avait aidée à me souvenir de tout, je ne l'aurais jamais pu. On a parlé encore quelque temps comme cela, et maman et Mademoiselle ont fini par conclure que parce que plusieurs personnes ne sont pas raisonnables, il ne faut pas dire que c'est tout le monde; au contraire, elles ont la meilleure idée des créoles en général, et moi, je pense comme elles.

Notre bonne Sœur Alexis nous a quittés trop tôt; mais nous irons certainement la voir avant de retourner à Saint-Denis.

Je vais aller jouer une heure avec les petites, tandis que maman et Madame de la Caze me prennent Marie. La récolte de café nous intéresse beaucoup; on étale les graines sur une grande plate-forme, qui est devant le magasin, et on les y laisse, sans les rentrer, jusqu'à ce qu'elles aient complètement séché, ce qu'elles font en perdant leur jolie couleur rouge, que je regrette. Chaque soir, on les met en tas, et on les couvre avec des nattes pour les préserver un peu.  Bourbon est bien heureux de produire ce café, je trouve ; d'abord, parce que celui-là est excellent et très renommé ; et ensuite, parce que les caféiers sont si jolis, que c'est un plaisir de les voir. Quand ils sont en fleurs, ils paraissent tout blancs et exhalent une odeur délicieuse, qui se sent de très loin. Cela fait une forêt parfumée.

 

  VERS SALAZIE  [5]

 

Marie victime d’un accident va chercher à  Salazie les bienfaits d’un climat qui l’aideront à se rétablir.

 

La bande de noirs que Madame Dumont et Monsieur de la Caze avaient envoyés à l'avance, pour qu'ils aient le temps de se reposer, était là avec nos paquets, nos malles, les fauteuils, palanquins, etc. Monsieur de Veilles nous y attendait aussi, à notre grande surprise. Il nous a dit : «Que Monsieur et Madame Vintimile n'ayant nul besoin de lui puisqu'ils étaient déjà bien installés à Salazie, il s'était arrangé de manière à pouvoir venir au-devant de nous, afin d'aider Monsieur de la Caze à nous protéger. Que, pendant ce temps, Mesdames Vintimile s'efforçaient de mettre un peu d'ordre et de confortable dans le pavillon que maman les avait priées de louer pour nous ; et que Monsieur Vintimile, de son côté, s'était mis à la recherche de tout ce dont nous pourrions avoir besoin dans les premiers instants, nous faisant acheter des provisions de riz, de pommes de terre, de cambares et patates, que nous aimons beaucoup; des volailles, etc.; afin que nous n'eussions à nous occuper de rien, en arrivant.»

C'est un bienfait de la Providence, comme dit maman que ce séjour de la famille Vintimile à Salazie, au moment où nous y sommes envoyées nous-mêmes. Monsieur et Madame de la Caze voulaient y monter avec Marie, mais cela leur eût été très difficile, à cause de leur habitation et de leurs petits enfants ; et quand ils ont vu que nous étions trop heureuses de conduire et de soigner ma sœur chérie, surtout quand ils ont su combien le médecin nous rassurait tout en nous faisant partir, ils se sont résignés à nous la laisser entièrement. Monsieur de la Caze est venu nous accompagner jusqu'au bout, et il nous a fait promettre de le tenir au courant de l'état de notre chère malade, car il reviendrait aussitôt, si elle était plus souffrante, ce qui ne sera pas, j'espère. Maman écrit chaque jour le bulletin de ma sœur pour ce bon oncle. Mais je retourne à notre voyage. J'en étais à notre halte. Nous avons déjeuné en plein air, avec les provisions que Madame Dumont nous avait fait emporter : une daube excellente, de bonnes grillades, c'est-à-dire des côtelettes grillées, du pâté, une salade, des fruits, entre autres des bibaces si sucrées que je n'en avais jamais encore mangé de pareilles. L'air du matin nous avait donné un fameux appétit, et la bonne Madame Dumont s'en était bien doutée. Que l'endroit où nous étions installés est donc joli ! On l'appelle l'Arrosoir, à cause d'une haute et belle cascade qui tombe du haut de la montagne, en passant par-dessus les arbres, les lianes, les fougères, et qui envoie sur la route une petite pluie douce et rafraichissante. Sur la gauche, on voit dans un fond, la rivière du Mât, qui coule sur son lit de galets lisses et brillants ; et puis, on a devant soi les gorges noires et profondes des montagnes dans lesquelles on va s'engager. C'est sévère et beau.

Marie n'était pas encore fatiguée, ni maman non plus alors, j'avais le cœur joyeux et je me suis mise avec Stéphanie, Jeanne et Berthe, à chercher des framboises, dont il y a là des quantités et qui sont délicieuses et parfumées. Nous les portions à maman et à Mademoiselle, sur des feuilles de songes, ces belles et larges feuilles qui sont tellement veloutées que l'eau glisse dessus sans les mouiller. Maman les recevait avec plaisir, car elle préfère ce qui lui rappelle la France: les fraises, le raisin, les framboises, à tous les autres fruits. J'aurais voulu rester longtemps à l’Arrosoir ; c'était si amusant ! Mais il ne fallait pas se mettre en retard pour notre longue route : d'ailleurs le ciel se couvrait et, si le temps était devenu mauvais, nous aurions pu courir tous les périls. Alors, ces messieurs ont appelé nos porteurs de palanquins.

Ah ! qu'est-ce qu'on dirait en France d'une manière de voyager comme celle-là ! C'était un mouvement, une animation, un désordre, avec tous ces noirs, tous nos cris et toutes nos recommandations ! Moi je me suis placée en dernier, pour bien voir tout, et j'allais de l'un à l'autre, riant et aidant en même temps. Maman étant dans une chaise à porteurs, avec Berthe ; Jeanne et Stéphanie avaient été mises dans un joli petit palanquin fermé, d'où elles ne pouvaient apercevoir les dangers de la route; elles venaient après maman. Marie et moi étions dans un palanquin ouvert, c'est-à-dire ayant de chaque côté des rideaux relevés, afin que Marie eût plus d'air. Mademoiselle suivait derrière nous ; elle était portée dans un fauteuil fait exprès pour ces sortes de voyages, et ayant des anneaux, dans lesquels on passe les longs bâtons que soutiennent les noirs. Il y a une espèce d'avance ou de rebord pour appuyer les pieds ; mais je crois qu'on n'est pas à l'aise dans ces fauteuils-là. Monsieur de la Caze était à cheval, en tête de notre caravane ; et Monsieur Léo, à cheval aussi, fermait la marche. Les noirs qui devaient relayer nos porteurs, venaient ensuite avec ceux qui étaient chargés de nos effets et des provisions. Quel coup d’œil tout cela faisait! Je me penchais hors du palanquin, pour apercevoir la tête ou la queue de notre file, mais je me remettais bien vite en place, pour ne pas fatiguer nos pauvres noirs par tous mes mouvements ; car je les plaignais bien, ces braves gens, quoiqu'ils n'eussent pas l'air de s'ennuyer, puisqu'ils chantaient. C'est égal, cela devait être très lourd !  Quelquefois, nous étions un peu séparés les uns des autres par les détours et les difficultés de la route ; mais alors nous nous attendions.

 

 

LE PAUVRE SANA

 

Cet obligeant noir m'a raconté son histoire, quand nous nous sommes arrêtés pour le dîner. Il m'a dit qu'il avait été vendu aux blancs par un peuple ennemi du sien et après avoir vu tuer son père, qui était prince. Le pauvre enfant avait été acheté par les marchands d'esclaves et revendu à Bourbon ; mais il n'avait jamais pu se faire à l'esclavage, lui qui aurait été un grand chef dans sa nation ; et justement, il avait eu le malheur de tomber entre les mains d'un maître cruel et barbare, comme il n'y en a que deux ou trois à Bourbon. Alors, après avoir essuyé toutes sortes de mauvais traitements, il s'est dit qu'il ne pouvait pas en endurer davantage et il s'est sauvé dans les bois. Il appelle cela : avoir été marron. Il m'a montré les savanes où il avait vécu longtemps, libre et caché mais craignant toujours d'être repris. Plus tard, il se réunit à d'autres marrons qui faisaient souvent des courses sur les terres des blancs pour chercher de quoi se nourrir, et puis pour se venger un peu ; et ils se trouvèrent un beau jour en face d'une troupe armée, qui les guettait pour les prendre ; ils furent saisis, garrottés et livrés à leurs maîtres, qui les firent battre et mettre au bloc et les rendirent plus malheureux que jamais. - Oh ! cela m'a fait pleurer et le bon noir en a été content ! - Enfin, ce maître mourut, on vendit ses esclaves ; et le pauvre Sana (il s'appelle ainsi) appartient maintenant à Monsieur de la Caze, qui est excellent et que tous ses noirs chérissent. Je suis enchantée que l'histoire finisse de cette manière. Pourtant Sana regrette son pays, où il avait sa mère, qui vit peut-être encore; mais, comme il a ici une femme et des enfants, il se console. Il paraît que ces choses-là n'ont pas été rares à Bourbon dans les anciens temps ; car on nous a montré un piton portant le nom d'un noir appelé Anchaing, qui, après s'être enfui de chez son maître, avait vécu dans la solitude pendant de longues années, avec sa femme, et en avait eu sept enfants. Quand il fut repris enfin et ramené à son maître, les pauvres petits regardaient avec étonnement tout ce qu'ils voyaient ; ils ne connaissaient que les bois, et tout était nouveau pour eux.

 

 

 

LE DÉPART POUR L'INDE EST FIXÉ

 

Monsieur et Madame de la Caze désiraient nous emmener au Champ-Borne ; mais nous n'aurions jamais eu le courage de revoir cet endroit, sans Marie [6]. Oh ! moi surtout, j'y avais été si heureuse avec elle ! La bonne Madame Dumont, qui avait envoyé des voitures et des chevaux nous attendre à l’Arrosoir, nous a gardés chez elle une nuit ; mais nous avons voulu repartir le lendemain. Il nous semblait que nous ne serions bien que chez nous pour pleurer tranquillement.  Et puis, il y avait une autre raison que maman a donnée et qu'on a comprise: c'est que nous avions trouvé chez Madame Dumont, où on les avait envoyées pour nous, des lettres de papa nous appelant enfin par la première bonne occasion qui se présenterait. Monsieur le Gouverneur, à qui papa avait écrit en même temps, afin de le prier de nous choisir un navire sûr parmi ceux qui vont dans l'Inde, prévenait maman qu'il y en a un, excellent voilier avec un capitaine parfait, dont le départ est annoncé pour la fin du mois ou les premiers jours de l'autre. Nous étions forcées de regagner au plus tôt Saint-Denis pour nous préparer à ce grand voyage. Cette nouvelle de départ ne nous a pas agitées et émues, comme nous l'aurions été si nous n'avions eu notre grande douleur ; pourtant, la pensée de revoir mon père chéri nous fait du bien, et maman en est heureuse doublement, parce qu'elle dit que je vais être arrachée à nos déchirants souvenirs, et que ce sera bon pour ma santé. Mais je les emporterai avec moi, ces souvenirs-là, car je veux les garder toujours. Oh ! papa aussi regrettera ma sœur bien-aimée et il comprendra ce que je souffre !

Nous nous occupons de nos apprêts ; maman s'est arrangée avec le capitaine du Jean-Bart, et c'est bien sur ce navire que nous partirons. Je ne regrette rien à Bourbon, maintenant que Marie n'y est plus ; c'est seulement sa chère tombe que j'aurais voulu garder; mais puisque maman se résigne au sacrifice de laisser ici celle de Baby, comme papa l'y engage, en lui promettant que nous reprendrons le cher amour dans quelques années, quand nous retournerons en France, moi, alors, je   dois être courageuse aussi. Mais j’irai au moins sur ce cher tombeau avant de partir ; maman me l’a promis et c’est une consolation pour moi.

 

 

 

MARGUERITE A DOUZE ANS

 

Je n'en reviens pas d'avoir douze ans maintenant ! Et encore, on m'en donne bien davantage, tant j'ai grandi je suis devenue sérieuse. On dit que je ne suis plus une enfant, mais une jeune personne, et je crois que c'est un peu vrai. - Je m'occupe, depuis quelques jours, à relire les derniers cahiers de mon journal, afin d'y chercher tout ce qui me parle de ma sœur, dans les deux années pendant lesquelles j'ai eu le bonheur de la connaître et de l'aimer. Que d'événements je retrouve, à partir du jour où j'ai eu dix ans jusqu'à aujourd'hui!... Ô mon Dieu, vous qui avez bien voulu venir me visiter aujourd'hui et qui pouvez tout m'accorder, bénissez, je vous en conjure, ah ! bénissez ces désirs et ces promesses ! Et protégez-nous, pendant notre nouveau voyage et durant notre séjour à Pondichéry, vous qui nous avez protégés et conduits toujours, mais surtout dans ces deux dernières années, pour lesquelles je vous remercie de toutes vos grâces, même des épreuves que vous nous avez envoyées et qui sont pour notre bien, je le sais !

Répandez aussi vos bénédictions sur mes parents, sur nos amis, et particulièrement sur les Créoles, qui ont été si bons, si parfaits, pour nous, et que nous ne cesserons jamais d'aimer. Oh ! faites que nous les retrouvions un jour, avec ma sœur chérie et notre petit ange, dans votre beau ciel.



[1] L’escale à Rio correspond à un moment important de l’histoire de Bourbon. Pendant deux siècle (avant Suez et la marine à vapeur) au moins un voyage sur deux passait par le Brésil, selon la saison, car les vents en fin d'année soufflent plutôt d'Est en Ouest à la hauteur de Dakar.

Une voie curieuse imposée à l’homme par le caprice des vents, que le moteur ne pouvait encore dompter. Cette escale en Amérique explique les nombreuses importations qui nous viennent de ce continent.

[2] Le bateau est arrivé par l’Est, route normale des bateaux à voile. En effet les vents soufflent d’Est en Ouest aux latitudes de la Réunion, les bateaux devaient descendre beaucoup plus bas, à la hauteur du Cap, se faire porter vers l'Australie par les "40èmes rugissants ", dépasser la longitude de Maurice avant de remonter au Nord pour prendre l'alizé qui les ramenait aux Mascareignes. Voici d'ailleurs un passage du rapport de Dubois qui signalait cela dès 1670: « Il est très difficile d'aller de Madagascar en l'Île de Bourbon, parce que les vents sont toujours contraires et on est obligé de gagner la hauteur du cap de Bonne Espérance ; mais pour retourner de l'Île de Bourbon à Madagascar cela est fort facile ; les vents sont toujours favorables ». Dubois, de l'escadre de Perse, 1670.

[3]  Il va falloir enterrer le petit frère qui est mort à bord.

[4] La nénaine

 

[5] Pour mieux situer l’importance de ce village voilà ce qu’en écrivait Louis HERY (Extrait de la "Promenade à Salazie")  Heureux et privilégiés les habitants de Saint-Denis auxquels la providence a donné tous ces trésors que recèle Salazie! Ils ont à une journée de leur climat torride et par un chemin carrossable, une zone printanière, un air balsamique imprégné de l'arôme de ces plantes dont les fleurs fournissent le délicieux miel vert ; des eaux limpides frappées à la glace, des sites grandioses d’une luxuriante verdure; ils ont à douze heures de distance de leur méphitique fournaise, et de leur marasme étoilé, la vie avec toutes ses énergies, ses larges allures et ses animations, la santé robuste et vivace avec ses bonheurs de tous les instants ; il ont enfin les plus riantes perspectives qui puissent sourire aux yeux enchantés. Salazie ! n'est-ce pas la Suisse en Afrique, la Suisse avec son manteau drapé de fleurs éclatantes, avec ses cascatelles d'un blanc de lait dont le lac argenté chatoie en glissant sur le velours d'une mousse aux nuances d'émeraude, la Suisse avec ses pittoresques Chalets, son village de bois abrité sous les parois gigantesques d’énormes rochers ; la Suisse avec ses cultures suspendues, qui, des forêts accidentées par les pentes les plus hardies, surgissent ravissantes d'imprévu et de contrastes...

 

 

[6] Marie ne s’est pas remise de son accident.


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