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Le
17 mars 1974 l’hebdomadaire Croix Sud commençait la
publication en feuilleton du Journal de Marguerite, écrit
par Victorine Monniot, femme au grand cœur qui vint, petite fille,
à Bourbon en 1835. Ce journal intime décrit notre île et la vie
qu'on y menait il y a plus de 150 ans. Le texte réédité aux Éditions
Azalées (1993), avec une préface de Jacques LOUGNON, se
limite aux épisodes concernant la Réunion, c'est-à-dire le voyage
et le séjour de Marguerite dans notre île.
Marguerite
est une création littéraire. Ce qui est sûr c’est que
l’adulte qui publia l’ouvrage se servit réellement de son
journal de fillette pour nous communiquer l’histoire simple et naïve
de son séjour de 10 ans à la Réunion.
Marguerite
est la fillette de onze ans qui débarque à Saint-Denis le cinq
novembre 1835. Elle vit à Paris mais le père est nommé gouverneur
de Pondichéry. Toute la famille quitte donc la France pour
rejoindre ce poste.
Elle
a quitté Brest à la fin du mois de juillet 1835
sur la corvette de l'Etat « L’Isère ». Il y a
à bord beaucoup monde : une vingtaine de passagers, dont trois prêtres
pour les Indes et cinq religieuses. Les entreponts sont bourrés
plusieurs centaines de soldats. Nous sommes au temps de la marine à
voile. Le canal Suez n'existe pas encore. La ligne de la Réunion
passe par les Canaries, puis se divise en deux branches, selon la
saison l'une directe, vers le Cap, l'autre par le Brésil ,
avant de rejoindre la première au Cap.
La
traversée est particulièrement pénible. Le petit frère de
Marguerite meurt à bord. Le gouverneur décide de laisser femme et
enfants à Bourbon, où ils font escale, pour se refaire la santé,
pendant que le chef de famille continuera seul le voyage.
Ce
journal mêle sans doute une part de fiction à la réalité. Quoi
qu'il en soit, Le Journal de Marguerite est un des ouvrages
qui ont le plus contribué à faire connaître la Réunion aux générations
de 1860 à 1920. Le livre de Mademoiselle Monniot a eu, en quelques
années, 158 éditions, il
a été connu en Italie, en Angleterre, en Russie, « partout où
il y avait des couvents et des familles pieuses»
(Thérèse Troude) car il figurait au catalogue général
"des romans honnêtes pour jeunes filles ou jeunes gens"
avec la bénédiction de Monseigneur Maupoint, premier évêque
Bourbon.
MORCEAUX
CHOISIS
L’albatros
En
rade de Saint-Denis
Les
mulâtres
Départ
pour Champ Borne
Le
lézard
Les
Créoles sont aussi français que les Français
Les
enfants créoles
Messe
à Saint-André
Etrennes
aux Noirs
Nombreuses
castes
Bal
des Noirs
Etrange
don fait à Marie
Le
camp des Noirs
Aventure
de voyage
Terrible
coup de vent
Préjugé
contre les mulâtres
Désir
de voyage des Créoles
Vers
Salazie
Le
pauvre Sana
Le
départ pour l’Inde est fixé
Marguerite
a douze ans
L'ALBATROS
Hier
donc, j'ai couru sur le pont, après avoir serré à la hâte mon
cahier, et qu'est-ce que j’ai
vu, au bas de la dunette ? D'abord, une grande foule, et
puis, au milieu de tout ce monde, deux forts matelots tenant quelque
chose qui se débattait ; et des rires ! et des cris !
J'ai
tâché de me glisser auprès de Mademoiselle, en demandant : - «Qu'est-ce
qu'il y a ? Qu'est-ce que c'est que ça ?» Et j'ai vu, tout à
coup, un oiseau, oh ! mais énorme ! que les deux matelots avaient
toutes les peines du monde à retenir, et qui levait et baissait sa
belle tête en cherchant à s'échapper. Il faisait pitié, et en même
temps j'étais bien contente de le voir pris, car c'était un
albatros.
Pauvre
oiseau ! son nom même est joli. Il a un plumage fin et doux comme
de la soie, d'une couleur brune et un peu noisette sur le cou et le
haut des ailes tandis que le reste est gris-blanc. Ses yeux sont
charmants, et il a l'air si noble et si majestueux, qu'on voit bien
que c'est le roi des oiseaux de la mer. On l'a pris avec un hameçon,
tandis qu'il nous suivait en nageant comme un beau cygne, derrière
notre navire. Oh ! c'est très cruel ! On va essayer de le
garder vivant pendant quelque temps et, s'il meurt, on l'empaillera.
On l'a mesuré par curiosité : il a un peu plus de dix pieds dans
sa largeur, c'est-à-dire les ailes étendues.
Pauvre
albatros, c'est bien la peine d'être si magnifique pour que cela te
fasse prendre et empailler !... Et encore c'est peut-être ta femme
ou ton frère qui vient savoir ce que tu es devenu et qui va se
faire attraper aussi ; car depuis ce matin il y a un autre albatros
qui suit notre navire, et c'est charmant de le voir nager ainsi, les
ailes un peu ouvertes et avec un air si digne ! malheureusement, il
peut très bien nous accompagner sans se fatiguer, car nous voilà
pris par les calmes.
Depuis
hier, nous n'avançons plus, nous qui avions marché si vite depuis
Rio, et la mer devient unie et polie comme un vrai miroir. Pourvu
que nous ne restions pas ici longtemps, ou que ça ne finisse par un
coup de vent comme je crois qu'on le craint !
Nous
sommes près du "cap des Tempêtes", et l'on a beau lui
avoir changé son nom et l'avoir appelé le "cap de Bonne Espérance",
il fait encore peur à tout le monde... Aussi, quand j'en entends
parler, je tremble...
EN
RADE DE SAINT-DENIS
C’est
fini, nous avons jeté l'ancre ! Et Bourbon est là, devant moi,
pendant que j'écris. Nous nous étions couchés tard, hier, parce
que nous avions commencé à refaire nos malles ; et puis, parce que
nous étions trop agitées en voyant ce volcan, qui avait l'air de
nous regarder et de nous parler de Bourbon. Et, ce matin, nous nous
sommes levés presque avec le jour pour assister à notre arrivée
à Saint- Denis. Papa m'a appelée, ainsi que Marie, Stéphanie et
Jeanne, et nous sommes restées avec lui sur la dunette. Monsieur
Suze, qui a déjà été plusieurs fois à Bourbon, nous nommait
tous les endroits à mesure que nous les voyions, et Marie était émue
en les reconnaissant. Il nous indiquait ainsi : Sainte-Rose, je
crois, Saint-Benoît (l’île est partagée en douze quartiers, qui
portent tous des noms de saints, et nous étions obligés d'en
longer une partie avant d'arriver dans la capitale), Saint-André,
Sainte-Suzanne, Sainte-Marie et enfin Saint-Denis. C'était très
joli, cette verdure et ces campagnes tout le long des côtes, et
puis ces montagnes par derrière! Ce pays paraît charmant.
Mais
ce qui a le plus remué Marie et fait crier Jeanne de joie, c'est
quand Monsieur Suze nous a montré, entre Saint-André et
Sainte-Suzanne un endroit qu'on appelle le Champ-Borne, et, plus
loin, un autre qui porte le nom de Quartier-Français, et qui est
auprès d'une petite rivière, appelée Rivière Saint-Jean. C'est
au Champ-Borne qu'est l'habitation de leur oncle, Monsieur Adrien de
la Caze (c’est-à-dire sa campagne) et elles ont une tante au
Quartier-Français ; elles m'avaient bien des fois parlé de ces
lieux-là. Nous étions tellement près des côtes, qu'on pouvait
distinguer, avec une longue-vue, les personnes qui étaient à
terre, et Marie et Jeanne croient avoir reconnu leur tante Adrien et
ses enfants, parce qu'en passant devant le Champ-Borne nous avons
aperçu toute une famille sur le bord de la mer. Dans d'autres
endroits, nous voyions des messieurs en chapeaux de paille et en
vestes et pantalons blancs ; puis des nègres et des négresses.
Enfin,
nous sommes arrivés à Saint-Denis ; mais c'est très ennuyeux
qu'il n'y ait pas de port, car nous sommes aussi secoués ici qu'en
pleine mer, et pourtant, nous avons jeté l'ancre. Nous étions si
tranquilles à Rio !
La
ville de Saint-Denis fait un joli effet ; elle est au pied d'une
haute montagne sombre, dont le contraste fait ressortir ses maisons
blanches, et elle est très riante avec tous ses jardins, Marie dit
que chaque maison a le sien. Par exemple, il y a sur le bord de la
mer des constructions qui ne sont pas belles, ce qui est dommage.
Marie espère qu'on en fera d'autres, plus tard ; on nous fait
remarquer la demeure du Gouverneur ; on l'appelle le Gouvernement ;
cela paraît très bien. Il y a à notre droite, un gros vilain cap
que je n'aime pas, et qu'on nomme le "Cap Bernard"; il est
fort laid. Nous avons beaucoup de petits navires du commerce, qui
remuent tout autour de nous, par l'agitation de la mer, et plus
loin, deux beaux navires de l'Etat.
Papa
est descendu à terre pour aller voir le Gouverneur et s’occuper
d'arranger tout, afin que nous puissions débarquer; et surtout pour
faire prévenir Monsieur de la Caze que Marie et Jeanne sont à
bord. Babet pleure de joie en revoyant son pays et répète sans
cesse : «Moi y va retrouver mon z'enfant !». Car elle a deux
ou trois filles, je crois. Nous, nous pleurons de chagrin, au
contraire, parce que voici encore des moments cruels qui approchent.
LES
MULÂTRES
J’ai
été ce matin au Catéchisme pour la première fois depuis que nous
sommes à Bourbon. Quelle impression j’ai eue en revoyant un Catéchisme
et en regardant toutes mes belles compagnes. Il y en a tant de
noires dans le nombre que cela me semble extraordinaire ! Ce ne sont
pas des esclaves, car on instruit celles-ci séparément ; mais ce
sont des mulâtresses, et beaucoup sont aussi noires que des négresses.
Pourtant on nous a montré dans la rue plusieurs qui sont blanches
et charmantes, tout à fait comme nous, enfin.
Marie
et Jeanne, qui m'avaient accompagnée pour assister au Catéchisme
avec Mademoiselle, disent qu'on ne reçoit pas les mulâtresses dans
la société. Je leur ai demandé si c'est parce qu'ils sont mal élevés
ou méchants ? - Marie m'a répondu que non ; qu'il y en a même de
très bons et de distingués qu'on verrait avec plaisir s'ils étaient
blancs - Mais Marie, lui ai-je dit, alors je ne comprends pas cela,
moi ; il doit y avoir des raisons - Il y en a qui n'en sont pas, m'a
répondu Mademoiselle ; c'est un préjugé, c'est-à-dire un
jugement porté à faux, mais enraciné, une erreur passée à l'état
d'habitude, et dont on ne veut pas revenir, une prévention coupable
que l'on garde malgré la vérité, le bon droit, la justice ! les
mulâtres sont aussi bien notre prochain que tous les blancs du
monde ; ils sont enfants de dieu comme nous, et, si nous sommes chrétiens,
nous devons les aimer et les traiter en frères. Pourtant on les
rejette de la société ; on les force à vivre à part ; on établit
entre eux et nous un mur de séparation ; et si quelques esprits,
plus éclairés ou plus généreux que les autres comprennent et
sentent, dans leur conscience, l'injustice de cette loi, ils n'osent
cependant agir autrement que les autres, n'est-il pas vrai, Marie ?
- Oh ! Mademoiselle, a répondu Marie en rougissant, je vous assure
que je trouve cela très mal ! mais que voulez-vous ? tout le monde
le fait...
*
* *
Quelle
chaleur ! Il y a de quoi mourir... Vraiment, si c'est encore plus
fort dans l'Inde, je n'y résisterai jamais. Stéphanie est
languissante ; elle ne peut plus rien faire, et, si on le lui
permettait, elle dormirait toute la journée. Berthe même, qui est
si vive, est accablée ; et moi, je n'en puis plus. Mademoiselle a
des maux de tête et maman est très faible. Nous sommes obligées
de faire comme les créoles, de boire du café noir dans la journée;
il n'y a que cela qui nous ranime. Je ne peux plus travailler autant
qu'à l'ordinaire, car je m'endors malgré moi sur mes cahiers.
Pourtant, la pièce où nous nous tenons est la plus fraîche de la
maison ; mais il fait chaud partout. Pour revenir de l'église ce
matin, c'était affreux ; il n'y avait presque pas d'ombre et
cependant on dit la Grand'messe de très bonne heure. On assure qu'à
l'habitation, nous aurons plus d'air; aussi je commence, malgré
moi, à désirer d'y être...
DÉPART
POUR CHAMP BORNE
Quand
nous avons eu laissé, à notre droite, la route de Saint-André,
pour suivre devant nous celle qui nous conduit au Champ-Borne, et
qui est jolie comme une avenue de parc, Monsieur de la Caze nous a
dit, au bout de quelque temps: «Voyez-vous ce grand filao, là-bas
? Eh bien! il semble être là pour indiquer mon habitation, car il
est en face de l'allée qui y conduit». Puis il a ajouté, pour répondre
à nos cris de joie d'arriver enfin : - «Vous allez trouver tout
bien simple et bien pauvre, mes enfants ; nos demeures créoles ne
ressemblent guère à celles de la France ; mais vous serez reçues
avec le cœur.
-
Cela vaut mieux que n'importe quoi ai-je répondu; mais je suis sûre
que c'est très joli chez vous».
Il
m'a répété que non, et tandis que nous causions, nous avons fini
par gagner l'allée du Badamier. Oh ! quelle joie, quand la voiture
y a tourné ! Nous étions horriblement fatiguées d'être restées
assises tranquillement dans ce cabriolet, pendant six lieues ; et
nous mourrions de faim, quoique Monsieur de la Caze nous eût donné
du chocolat et des gâteaux. Le cheval n'en pouvait plus. Et le
pauvre Sylvain donc !... C'est affreux de faire courir un homme
comme un cheval ; je sais bien que Monsieur de la Caze le faisait
reposer souvent, et que nous n'allions pas très vite ; puis on dit
que Sylvain est habitué à ces courses-là ; mais je suis sûre que
c'est toujours très fatigant. Ensuite le soleil devenait de plus en
plus ardent, cependant nous étions partis de fort bonne heure. Ah !
Il était bien temps, pour tout le monde, de se reposer ! Mais, en
entrant dans l'allée, je ne distinguais pas de maison au bout, tant
c'était loin ; j'en étais découragée et je ne pouvais pas
admirer l'allée, qui est si belle pourtant, puisqu'elle forme une
espèce de berceau de verdure de près d'un quart de lieue de
longueur. Enfin, comme nous étions à moitié route, à peu près,
et que je commençais à bien voir la maison, qui est très petite
et très basse, j'ai aperçu quelque chose de blanc qui remuait et
qui avait l'air de courir en s'avançant au-devant de nous. J'ai crié
: - «Voilà du monde ! Ce sont les enfants » -, m'a répondu
Monsieur de la Caze.
LE
LÉZARD
Nous
sommes restées très tard sous la varangue, après notre promenade
: il faisait si beau, que personne ne pouvait se décider à aller
se coucher. Voilà que, pendant que je causais à Marie, j'ai aperçu,
tout à coup, une singulière bête, ressemblant à une énorme
araignée mais ayant sur le dos une grosse écaille blanche, j'ai
crié : - «Oh ! Marie, qu'est-ce que c'est encore
que cela?» - Marie m'a répondu : - «C'est un crabe; il
vient souvent ici ; croirais-tu que, l'autre jour, j'en ai vu un qui
avait trouvé moyen de grimper jusqu'au haut de ma moustiquaire ?»
-Cela ne m'a pas rassurée, mais Marie a ajouté : - «Il n'y a
aucun danger ; tu vois qu'il s'en va ; regarde-le sans crainte.» -
Je l'ai bien examiné alors ; il retournait tranquillement chez lui,
ses larges pattes étendues ; il n'avait pas l'air gracieux et
paraissait même fort gauche, mais on dit qu'il s'entend très bien
à serrer, et Marianne m'a assurée que si je mettais un doigt entre
ses pinces, cette vilaine bête se laisserait tuer plutôt que de le
lâcher, j'ai répondu que je n'avais pas la moindre envie
d'essayer.
Vraiment,
c'est terrible, toutes ces espèces de bêtes ! Ainsi, dans notre
chambre, en plus des moustiques qui nous dévorent, Stéphanie et
moi, car on dit qu'ils cherchent le sang européen, de préférence,
nous avons des lézards en quantité : par exemple, ils ne font pas
de mal eux, et il y en a même de fort jolis. Avant hier soir, la
petite Héléna (elle s'appelle ainsi, à cause de sa pauvre tante,
la mère de Marie) nous a apporté des oeufs de lézards, qu'on
venait de lui donner ! Oh ! que c est donc gentil ! c'est comme la
miniature des oeufs de poule ; de la même couleur et de la même
forme, mais pas plus gros que le bout de mon petit doigt. Stéphanie
les a renfermés avec du coton, dans une boîte à elle, espérant
les voir éclore ; ce serait bien amusant. Ces bons lézards aiment
la musique ; ainsi, quand nous nous promenons le long de la
palissade recouverte de lianes, qui borde l'allée conduisant à la
mer, et que nous voyons courir sur les pierres de charmants lézards,
bleus ou verts, qui viennent dormir au soleil, Marianne commence un
air, que nous chantons toutes, en chœur, et on voit aussitôt tous
les lézards qui se réveillent et qui accourent pour nous écouter.
Ah ! si Berthe était là, comme elle les admirerait ! Mais je m'arrête,
Babet m'appelle pour le déjeuner. C'est chez Madame Dumont, que
nous irons tantôt ; elle a envoyé sa voiture nous chercher.
LES
CRÉOLES SONT AUSSI FRANÇAIS QUE LES FRANÇAIS
Je
ne pourrai pas écrire beaucoup aujourd'hui, parce que nous devons
sortir après le déjeuner ; aussi j'ai bien peu de temps. Hier
soir, nous nous sommes encore promenées dehors, par le magnifique
clair de lune qu'il faisait. Oh ! en France, on n'en voit pas de
pareils ! C'est superbe et délicieux, ce ciel d'un bleu si foncé,
sur lequel les étoiles resplendissent... Et puis, la clarté de la
lune est si vive et si douce, qu'il n'y a plus d'obscurité nulle
part, et qu'on voit jusqu'aux plus petits feuillages se découper
sur la terre. Mais ce qu'il y a de plus beau, c'est la mer. Oh !
Marie et moi, nous ne pouvions même plus nous dire notre
admiration, tant nous étions ravies et émues, en contemplant ce
spectacle-là.
Nous
avons été, en suivant le rivage jusqu'à l'habitation d'un ami de
Monsieur de la Caze ; ce monsieur a une belle sucrerie, où les
noirs étaient encore à l'ouvrage, parce qu'on ne suffit pas à la
besogne dans ce moment. Il a un associé, son beau-frère je crois ;
tous deux sont venus nous reconduire, tout en donnant à Madame de
la Caze des nouvelles de leurs femmes, qui sont à Saint-Denis pour
quelques jours. Ils ont causé politique avec Monsieur de la Caze,
ce qui m'a intéressée, quoique je n'en comprisse pas la moitié,
mais c'est égal, je voyais bien qu'ils ont de l'esprit ; et puis,
c'est si bon d'entendre parler de la France ! Lorsque j'étais là-bas,
je ne croyais pas aimer autant mon pays, mais maintenant que j'en
suis loin, cela me fait venir les larmes aux yeux d'entendre
prononcer ce cher nom. Du reste, on est tellement français ici, que
c'est peut-être ce qui m'excite, car je dois l'être plus que les
autres, moi qui suis née en France ! Marianne prétend que les créoles
sont aussi français que les Français, et elle s'est presque fâchée
contre moi, hier, parce que je lui répondais que ce n'est pas la même
chose tout à fait, et qu'elle est créole d'abord. Elle m'a soutenu
qu'elle est Française, autant que moi. Monsieur de la Caze lui a
dit qu'elle l'est en effet, puisqu'elle est née dans un pays qui
appartient à la France, et de parents qui sont, comme presque tous
les créoles, d'origine française ; mais il a ajouté que, sans
doute, elle ne voudrait pas renier son beau pays de Bourbon, et
qu'elle doit se nommer créole-française. - «Ainsi, a crié
Jeanne, nous avons deux titres, au lieu d'un. Cela vaut mieux. » -
Moi, j'ai dit que c'est très joli aussi de s'appeler créole, et
qu'à Paris ce mot-là intéresse toujours. Alors Marianne s'est
remise ; d'ailleurs, elle aime beaucoup Bourbon.
LES
ENFANTS CRÉOLES
J’ai
fini par croire qu'on se moquait de moi et j'en étais très mécontente,
mais Marie s'est mêlée à la conversation, ce qui m'a remise.
Enfin, on s'est levé pour aller dehors, sous les arbres, et toutes
ces personnes ont été très aimables pour nous. On voulait même
nous faire prendre des précautions incroyables pour notre teint,
quoique le soleil fût déjà moins chaud... On grondait tous les
enfants, parce qu'ils ne se couvraient pas assez vite et qu'ils n'obéissaient
guère. Ah quelle bande il y avait, et comme ils paraissaient
indociles On ne pouvait pas les tenir ; ils couraient de tous les côtés,
criant, bavardant, venant se jeter sur leurs mères pour les
embrasser et repartant en riant, sans écouter leurs
recommandations. Et puis, c'étaient des disputes, des pleurs,
quelquefois des coups qu'ils se donnaient entre eux ; enfin, un
tapage épouvantable. Les plus grands n'étaient pas plus
raisonnables que les plus petits. Ces derniers étaient si jolis, si
gracieux, dans leurs petites robes de mousseline blanche ou rose,
avec des manches courtes, et les beaux cheveux bouclés tombant sur
les épaules, que j'avais envie de les caresser ; mais il n'y avait
pas moyen ; ils se sauvaient, dès que je les regardais seulement.
Les aînés accouraient autour de nous pour nous voir, et ils ne
nous disaient rien ; puis ils s'enfuyaient en riant aux éclats.
Stéphanie
était étourdie de tout cela et Jeanne m'a demandé, bas à
l'oreille : - «Hein ! qu'est-ce que dirait Mademoiselle Valmy ? -
Oh ! ai-je répondu, je crois qu'elle les trouverait bien mal élevés.
- Eh bien, a repris Marie qui était venue se placer à côté de
moi, pour la promenade, regarde leurs mères, ces jeunes dames, qui
ont encore l'air de jeunes filles, elles te paraissent charmantes,
n'est-ce pas ? Cependant, elles ont été probablement, dans leur
enfance, ce que sont maintenant leurs enfants. - Alors Marie, c'est
fort commode, et l'on n'a pas besoin de se gêner, pour devenir très
bien. - Oui, mais cela pourrait aussi très mal tourner, va ! et
cette méthode ne réussit pas souvent. - Mais Marie, comment ces
jeunes mamans qui semblent tant aimer leurs enfants, les élèvent
aussi mal ? - On pourrait dire plutôt qu'elles ne les élèvent
pas... Elles chérissent leurs enfants ; mais elles n'ont pas le
courage de s'occuper d'eux autrement que pour les gâter ; et tu
vois si les enfants en abusent - Oh oui, car ils sont insupportables
; j'aime mieux que ma bonne mère ait appris à ses enfants à se gêner,
pour devenir bons, et surtout qu'elle nous ait donné Mademoiselle.»
Pourtant,
j'ai fini par avoir une meilleure idée des enfants créoles ;
pendant la promenade, ceux-ci se sont peu à peu accoutumés à
nous, et j'ai vu qu'ils ont un cœur excellent ; ainsi, ils ne
savaient qu'inventer pour nous faire plaisir ; ils nous apportaient
des fleurs et des fruits qu'ils se disputaient pour nous les donner.
Les garçons grimpaient comme des chats sur les plus hauts arbres,
et ce qui m'a fort étonnée, c'est que plusieurs petites filles le
faisaient aussi.
MESSE
À SAINT-ANDRÉ
Heureusement
que Monsieur de la Caze a pu se procurer un autre cabriolet, de
sorte qu'aujourd'hui nous n'avons pas manqué la messe. Monsieur
Adrien s'est mis dans sa voiture avec sa femme et Jeanne ; Marie était
dans l'autre, qu'elle conduisait, et Stéphanie et moi y étions
avec elle. Marianne nous suivait à cheval ; si elle n'avait pas
fait cela, Stéphanie aurait été obligée de rester à la maison,
ce qui l'aurait rendue très malheureuse. C'est vraiment un petit
voyage que d'aller du Badamier à l'église de Saint-André. Cette
église me plaît, parce qu'il y vient beaucoup de monde, et qu'on y
parait très accueilli ; mais elle est fort simple et même pauvre,
je crois, et les personnes que j'y vois ne paraissent pas trop
riches non plus. Les dames et les demoiselles, portent, presque
toutes, sur la tête, de grands voiles, blancs ou noirs au lieu de
chapeau : j'en ai vu à Saint-Denis, mais pas aussi généralement
qu'ici, puisque les créoles de la ville commencent à adopter les
modes de Paris.
Quand
nous sommes sortis de l'église, après la messe, beaucoup de gens
sont venus saluer Monsieur et Madame de la Caze, et on a recommencé
à nous regarder en disant : - «Ce sont les Petites Parisiennes ;
qu'elles sont gentilles ! » - Pendant que des amies de Madame de la
Caze lui demandaient des nouvelles de ses petits enfants, une dame
et deux demoiselles ont dit bonjour à Marie. Marie leur a répondu
avec politesse, mais elle est devenue très rouge, et j'ai compris
que quelque chose l'embarrassait. Cette dame lui a dit : - «Je
n'avais pas encore eu le plaisir de vous apercevoir depuis votre
retour de France, Mademoiselle Marie ; comme vous avez grandi ! Nous
reconnaissez-vous ? - Oh ! oui, vous Madame Gobert ; mais je
n'aurais jamais reconnu Mesdemoiselles vos filles. - N'est-ce pas
qu'elles sont grandes et belles maintenant ? - Oui, certainement ;
et vous devez trouver aussi Jeanne bien changée ?
-
C'est une jeune personne, mais elle n'a pas l'air de savoir qui nous
sommes. Bonjour, Mademoiselle Jeanne. - «Bonjour, Madame» a répondu
Jeanne très sèchement ; puis elle a passé à côté de moi et m'a
dit tout bas : - «Ce
sont des mulâtresses ; je vous demande un peu pourquoi elles
causent avec nous devant tout ce monde. Oh Jeanne, lui ai-je dit, et
tes promesses à Mademoiselle, et notre engagement ! - Ma foi, je
n'y pensais plus ! »
Mais
je suis sûre que Marie y pensait, elle, car elle était très polie
et très aimable, quoique je devinasse que cela lui coûtait des
efforts. Elle m'a dit, quand cette dame a été partie : «C'est la
famille qui a acheté une petite habitation que ma pauvre mère
avait dans les Hauts de Saint-André. Monsieur et Madame Gobert ont
été fort délicats dans cette affaire, et mon oncle a beaucoup
d'estime pour eux .
-
Alors, est-ce qu'ils viennent vous voir quelquefois ? - Oh ! non,
mais nous nous disons bonjour, eux et nous, lorsque nous nous
rencontrons. - Marie, tu as été bien aimable pour Madame Gobert ;
est-ce que tu as pensé à Mademoiselle ? - Certainement, et j'ai
prié Dieu de me faire tenir mes promesses. - Mais, Marie, ça ne me
semble pas difficile, pourtant ; car enfin cette dame me paraît très
bonne ; et toi, qui vas voir et soigner un pauvre esclave comme
Barabbé, qui est lépreux par-dessus le marché, comment peux-tu
avoir de la peine à bien traiter des personnes qui sont tout à
fait comme nous ? - Croirais-tu que c'est peut-être parce que les
mulâtres sont en réalité nos égaux, qu'on s'efforce de les tenir
à distance, car notre orgueil veut rester au-dessus d'eux ? Mais je
t'assure, Marguerite, que je comprends tout ce qu'il y a là-dedans
de condamnable et de ridicule, et si tu m'as vue embarrassée, ce
n'est pas pour avoir été obligée de causer avec Madame Gobert ;
c'est parce que j'avais peur de n'être pas assez bien pour elle, et
puis parce que je ne voudrais pas avoir l'air de donner des leçons
en faisant ce que les autres ne font pas. - Tu es trop modeste,
Marie ; tu cherches toujours à cacher le bien que tu fais; mais moi
je te dis que c'est tant pis pour les autres s'ils ne te ressemblent
pas, et que ce serait fort heureux pour eux que tu leur donnasses
des leçons, puisque ça me fait tant de bien à moi ... » - Nous
étions remontées dans notre cabriolet quand nous causions de cela,
et nous avons encore parlé de bien d'autres choses jusqu'à la
maison.
ÉTRENNES
AUX NOIRS
Mais
je retourne à hier pour raconter notre journée. J’avais oublié
de dire que Monsieur et Madame de la Caze ont été assez bons pour
nous faire un cadeau, comme si nous étions leurs enfants ou leurs
nièces. Je l'ai écrit à maman, mais je veux que ce soit marqué
dans mon journal. Eh bien donc ! ils nous ont donné, à Stéphanie
et à moi, un joli médaillon en or.
Notre
jour de l'an s'est très bien passé. Après le déjeuner, Madame de
la Caze, Marianne et Marie, se sont mises à préparer une quantité
de paquets, sur la grande table ; c'était pour donner à chaque
noir le sien, puisqu'ils avaient tous leur part. La bande entière
est arrivée pour recevoir les étrennes ; les noirs ont eu des
vestes, ou des pantalons en toile bleue, et les négresses des
robes, des chemises de calicot, ou des fichus de couleur pour mettre
sur leur tête ; enfin, ce n'était que des objets d'habillement ;
mais tous les noirs paraissaient contents et ils riaient, d'un air
très aimable, en souhaitant la bonne année à leurs maîtres, à
leurs jeunes maîtresses, et même à nous. Ce qui m'a étonnée,
c'est qu'ils ont donné à Marie et à Marianne un bon mari... Elles
sont pourtant très jeunes, quoiqu'elles soient nos aînées. Par
ailleurs, ma sœur me dit qu'elle ne se mariera jamais.
NOMBREUSES
CASTES
Comme
c'était drôle de voir ces noirs et ces négresses, et ces petits
noirs, et ces petites négresses, avec les mines de chaque pays !
Car il y a des Cafres, des Yambanes, des Malais, des Malgaches, des
noirs d'autres castes encore, et puis des noirs créoles. Dans les
commencements, je trouvais que tous les noirs se ressemblaient et je
ne pouvais en reconnaître un seul, ni une négresse, excepté notre
bonne Babet ; mais à présent, je vois qu'il y a des différences
et même beaucoup plus que chez les blancs. Ainsi les Cafres ont une
grosse figure plate très noire, tandis que les Malais sont jaunes
seulement, et ceux-ci ont des cheveux jolis et soyeux, tandis que
ceux des Cafres sont comme de la laine frisée; il y a des Cafres
qui sont beaux, mais j'aime mieux les Malais. Madame de la Caze a
pour femme de chambre une charmante Malaise, qui me plait beaucoup,
malgré les grands trous qu'elle a aux oreilles, selon la mode de
son pays. Quelles idées singulières se font tous ces gens-là !
Ainsi les Yambanes sont, je crois, les plus forts et les plus beaux
de tous les noirs et leurs femmes sont superbes ; mais est-ce que
l'on n'a pas été s'aviser, dans leur pays, de trouver que c'est
joli d'avoir des boutons ! Et alors, il s'en font venir une rangée,
depuis le haut du front, jusqu'au bas du menton; on dirait des
grains de maïs noirs. Nous devons leur paraître bien laids, nous
qui n'en avons pas ; mais c'est égal, j’aime mieux qu'il en soit
ainsi.
J'avais
oublié de parler des Malabars, qui sont de l'Inde, eux, et qui sont
certainement beaucoup mieux que tout le reste ; ils sont si bien
habillés, dans cette pièce de coton blanc, qu'ils drapent autour
d'eux, avec élégance ! Ceux-ci sont libres ; ils servent parce
qu'ils viennent se louer eux-mêmes, et quand ils ont gagné de
l'argent, ils en fondent tout ce qu'ils peuvent et s'en font des
bracelets, pour porter sur eux toute leur fortune. Ils ont l'air très
noble et très digne. Le cuisinier de Madame de la Caze est un
Malabar; il s'appelle Padaya.
Assez
parler sur ce sujet quoique j'aime les noirs, puisqu'ils sont mes frères
et mon prochain. C'est un peu étonnant que des frères ne soient
pas tous de la même couleur ; mais peut-être que le bon Dieu l'a
voulu pour voir si nous nous aimerions malgré cela. Ce qui est très
mal, c'est que des frères vendent leurs frères, comme c'est
l'habitude ici, puisque tous les noirs sont esclaves. Oh ! c'est
horrible et j'en suis révoltée ! Car enfin, si nous étions eux,
est-ce que nous aimerions à être vendus et achetés comme des
animaux ? Et le bon Dieu défend de faire aux autres ce que nous ne
voulons pas que l'on nous fasse ! Marie me dit que ce n'est pas de
la faute des créoles d'à-présent, parce qu'ils ont trouvé les
choses établies de cette manière, et elle m'assure même que
beaucoup d'entre eux voudraient les voir changer ; mais il paraît
que c'est très difficile. Quant à Marie, elle est décidée à
n'avoir jamais d'esclaves, et elle me dit que, si elle avait de la
fortune, elle achèterait le plus de noirs qu'elle pourrait, afin de
leur donner ensuite la liberté. Monsieur de la Caze est très bon
pour les siens, Madame de la Caze aussi ; je crois même qu'elle est
encore meilleure que son mari, puisqu'elle est femme. Mais j'ai tant
bavardé, que je ne peux achever aujourd'hui mon récit.
BAL
DES NOIRS
Dans
l'après-midi du jour de l'an, les noirs ont organisé un bal. Ah !
ma chère Berthe, tu aurais eu une fameuse peur, si tu avais vu ce
spectacle-là ! On aurait dit des démons, mais je ne dois pas me
permettre d'appeler ainsi mon prochain. Ce qu'il y a de sûr, c'est
que c'était fort curieux.
Monsieur
de la Caze leur avait donné de la viande, pour se régaler tous par
un bon dîner ; et puis, une barrique de vin. Ils ont été
s'installer dans la grande allée, qu'on leur avait abandonnée, et
ils y ont emporté leur barrique pour se rafraîchir quand ils
auraient soif. Et puis, les voilà en train !... Des fenêtres de la
salle à manger, nous apercevions cette grosse masse noire, qui
s'agitait, qui sautait, qui courait ! Et nous entendions des cris,
qui ressemblaient à des hurlements. Vraiment, cela me saisissait !
Monsieur et Madame de la Caze ont été les voir de près pour leur
faire plaisir; et ils nous ont emmenées.
Nous
nous serrions, Stéphanie et moi, contre Madame de la Caze, car nous
étions effrayées de ces cris et de ces mines. Il y avait surtout,
au milieu des autres, un grand noir, que je n'aimais pas à regarder
; il s'était mis sur la tête une espèce de diadème de plumes et
tenait à la main une queue de cheval, qu'il remuait dans tous les
sens, peut-être pour diriger les danses, car je pense qu'il était
le roi de la fête. Ah ! je vois encore cette figure et les gros
yeux qu'il roulait, en se dandinant et en montrant ses grandes dents
blanches, quand il riait. La musique des noirs n'est pas gaie; c'est
une espèce de tambour, qu'on appelle tam-tam ; et puis, ils ont le
bobe, qui est si mélancolique, qu'il me donne toujours envie de
pleurer quand je l'entends, le soir, dans le lointain.
Nous
ne sommes pas restés longtemps à regarder cette danse, parce qu'il
y avait des noirs qui ne pouvaient plus se soutenir, tant ils s'étaient
rafraîchis souvent, et ce n'était pas beau. Mais le bal a continué
jusque dans la nuit. Quant à nous, nous avons passé notre soirée
à jouer aux cartes, pour des bonbons, et à toutes sortes d'autres
choses. Nous nous sommes amusées ; mais je pensais toujours à ma
bonne mère, à Mademoiselle et à Berthe; je trouve le temps bien
long loin d'elles.
Ce
matin, nous avons fait une belle promenade dans l'habitation ; j'en
ai rapporté un grand bouquet de safran sauvage, et d'autres je ne
sais quelle espèce, et j'ai fait une collection de feuilles pour
notre herbier ; il y en a une fameuse variété. Marie et moi les
avons mises soigneusement à sécher dans un gros vieux livre.
Marianne prétend que nous lui donnons le goût de la botanique, et
que, lorsqu'elle sera retournée en pension, elle demandera à ses
maîtresses de lui apprendre cette science; je lui certifie que cela
l'amusera beaucoup, surtout dans un pays comme celui-ci, où il y a
tant de choses.
ÉTRANGE
DON FAIT À MARIE
C’est
Marie qui a reçu, hier, un singulier cadeau de son oncle ! Monsieur
de la Caze lui avait donné pour étrenne, un très joli châle,
ainsi qu'à Jeanne; mais voilà qu'il y a ajouté autre chose; tu ne
devineras jamais quoi, ma chère Berthe ?
Nous
venions de rentrer pour le dîner, après une visite que nous avions
faite à Barabbé, Marie et moi, ainsi qu'Héléna, que Marie avait
emmenée, je dirai tout à l'heure avec quel projet. Monsieur de la
Caze était chez sa femme, à causer, lorsqu'il en sort tout à coup
et dit à Marie : - « Mon enfant, je veux te faire un don, que
tu trouveras précieux, j'en suis sûr, et dont tu es digne ; notre
jeune négresse Evelyna vient d'avoir une petite fille; cette enfant
est à toi, si tu l'acceptes.
-
Oh ! mon oncle, a répondu Marie, un peu surprise, vous êtes bien
bon, mais ... » - Elle s'arrêtait. -«Que veux-tu dire ? lui a
demandé Monsieur Adrien. - Je n'ose guère vous l'avouer. -
Pourquoi donc ? Parle, ma fille, a repris le bon oncle. - Eh bien,
mon oncle, c'est que je me suis promis de n'avoir jamais
d'esclaves... - N'est-ce que cela ? Mais puisque cette enfant sera
à toi, ne pourras-tu pas plus tard, lui donner la liberté, Oh !
vous voudriez bien le permettre ? - Ne seras-tu pas devenue maîtresse
de le faire ?»
LE
CAMP DES NOIRS
En
rentrant, nous avons été jusqu'au camp des noirs, pour avoir des
nouvelles de la petite négresse de Marie ; elle va très bien.
Marianne m'a montré tout le camp ; ce qui m'a beaucoup amusée.
C'est comme une ville et ses rues, toutes ces cases ayant chacune
leur petit jardin, et des sentiers qui conduisent d'une demeure à
l'autre. Chaque famille a son habitation séparée; c'est-à-dire
une cabane d'une seule pièce, ou de deux; et un petit jardinet,
planté de tabac, de brèdes, de piment et même de quelques fleurs.
Quelques noirs ont des cochons ou des poules qu'ils élèvent et
qu'ils vendent à leur profit. Nous sommes entrées dans plusieurs
cases ; c'est bien pauvre, mais c'est assez propre.
Héléna
s'accoutume parfaitement à aller avec nous voir Barabbé, qui la
prend aussi en amitié. Marie a tout raconté à son oncle et à sa
tante, qui ont permis ces visites, pourvu qu'Héléna fût toujours
accompagnée de sa nénaine, dans laquelle ils ont une grande
confiance, et à laquelle ils feront les recommandations nécessaires.
Monsieur de la Caze a même dit à Marie qu'il serait trop heureux,
si jamais Héléna devenait aussi bonne qu’elle. Il a bien raison.
AVENTURES
DE VOYAGE
Voici
venu le moment
de retourner à Saint-Denis où la mère de Marguerite est impatiente
de retrouver sa fille .
Nous
avions bien fait notre route jusqu'après Sainte Marie, lorsqu'un
peu plus loin, Monsieur de la Caze rencontre un de ses amis, qui
revenait en cabriolet et qui lui dit que la Rivière des Pluies est
si forte qu'il n'a pas osé essayer de la traverser, dans sa faible
voiture. Monsieur de la Caze répond que la nôtre est plus solide
et que nous réussirons peut-être ; son ami lui crie, en s'en
allant : - «Je ne vous engage pas à le tenter.» - Et nous commençons
à avoir une peur terrible, excepté Marianne, qui se vante toujours
de ne rien craindre et qui se met à conjurer son père d'aller
jusqu'au bord de la rivière, pour voir ce qu'il y a de si
effrayant. Monsieur de la Caze y consent, et le cocher nous mène
jusqu’au premier bras. Là, Monsieur de la Caze l'arrête et lui
demande s'il croit que nous pourrons passer, sans imprudence. Le
cocher assure qu'il n'y a aucun danger ; alors Monsieur de la Caze,
pensant toujours à l'inquiétude de maman, ordonne d'avancer,
d'autant plus que tout le monde a confiance dans ce bon noir, qui
conduit la voiture de Madame Dumont depuis des années ! En effet,
il nous dirigea très bien à travers cette eau qui coulait comme un
torrent furieux, roulant des pierres et faisant un grand bruit. Ah !
quelle peur j'avais ! J'en ai même jeté un cri, malgré moi, dans
un moment où j'ai cru que nous allions verser. Mais lorsque nous
sommes arrivés au bras suivant, nous l'avons trouvé large comme
une mer et horrible à voir, parce que l'eau tourbillonnait, avec un
fracas épouvantable, et que l'on apercevait d'énormes roches entraînées
par la force du courant.
Le
cocher s'est arrêté et a dit à Monsieur de la Caze qu'il ne répondait
pas, cette fois de pouvoir passer. Alors nous avons crié : «Retournons !
Retournons !» - Et Monsieur de la Caze en a donné l'ordre ; il paraissait inquiet et regrettait beaucoup d'avoir traversé
le premier bras; j'ai bien compris ensuite pourquoi : c'est que
l'eau y avait encore monté pendant ce peu de moments, et que c'était
devenu bien plus dangereux. Devant ce torrent, le cocher a hésité
et a demandé à Monsieur de la Caze s'il fallait se risquer ? - «Sans
doute, a répondu Monsieur de la Caze ; nous ne pouvons rester dans
cette situation, et il n'y a pas d'autre moyen d'en sortir. Nous
avons fait une grande imprudence, mais tout peut encore se réparer,
j'espère.» - Marianne, Stéphanie et Jeanne se sont mises à
pleurer ; Marianne avait perdu toute sa bravoure et se cachait la tête
sur les genoux de son père qui lui répétait : - «Du courage ma
fille, du courage ! ; nous avançons ; ce sera bientôt fait. » -
Mais je trouvais, moi, que nous n'avancions pas du tout et qu'au
contraire, nous reculions. Je regardais Marie pour me rassurer; elle
était calme, mais pâle, et elle nous souriait à Jeanne et à moi,
en nous disant : - «Dieu veille sur nous ... » - Je tenais la main
de Stéphanie que j'engageais à ne plus pleurer, mais qui pleurait
toujours, et j'étais bien près d'en faire autant. Oh ! vraiment,
c'est le bon Dieu qui nous a sauvés, car nous avons couru un grand
danger.
Quand
la voiture a été arrivée au milieu de la rivière à peu près,
Phanor, le cocher, ne pouvait plus faire bouger les mules ; elles
avaient peur et elles restaient là immobiles, refusant d'avancer ou
de reculer. Alors Phanor a jeté un grand cri : c'était pour
appeler à notre secours une bande de noirs qu'il apercevait de
l'autre côté ; mais jamais, oh ! jamais je n'oublierai
l'impression, la frayeur, que m'a fait ce cri... J'ai cru, et tous
les autres l'ont cru comme moi, que c'était notre dernier moment,
et j'ai dit tout haut, avec désespoir: - «Mon Dieu, mon Dieu
pardonnez-moi mes péchés !» - Plus tard, ils en ont tous ri, mais
ils ne l'avaient pas fait alors, et je crois qu'ils priaient aussi,
quoique ce fût tout bas. - Monsieur de la Caze s'est penché par la
portière en criant: - «Attendez, Phanor, je viens vous aider.»
Mais nous nous sommes toutes cramponnées à son habit, pour qu'il
n'allât pas se faire noyer. Enfin, les bons courageux noirs sont
arrivés, se tenant par la main, pour résister au torrent en
chantant ensemble une chanson créole pour s'exciter. J'ai été
bien heureuse quand ils nous ont entourés : seulement, je ne
comprenais pas qu'ils eussent le cœur de chanter, en nous voyant
ainsi exposés. Le uns ont tiré les mules par les brides, les
autres ont soulevé les roues pour les faire passer par-dessus les
vilaines roches, qui avaient calé notre voiture à cet endroit.
Tous ces mouvements nous faisaient tellement pencher, que l'eau est
entrée par la glace ouverte, ce qui nous a donné une autre frayeur
et un bain fort désagréable. Les bons noirs tiraient, poussaient,
criaient... Enfin, nous sommes arrivés à l'autre bord. Ah ! quel
merci, mon Dieu ! nous avons dit !... Monsieur de la Caze paraissait
délivré d'un poids énorme ; il s'était bien repenti d'avoir
laissé Phanor essayer de traverser le premier bras de la rivière ;
car maman aurait préféré de beaucoup rester inquiète, que de
nous exposer à périr ; notre essai avait été inutile, et ma
pauvre mère gardait son inquiétude. Nous avions fait du moins ce
que nous avions pu.
Monsieur
de la Caze donna de l'argent aux courageux noirs, que nous nous mîmes
à remercier du fond du cœur, ce qui les enchanta. C'est bien le
bon Dieu qui a permis que ces braves gens se trouvassent là, pour
nous secourir.
Quand
nous avons été un peu remis de nos émotions, après notre fameuse
promenade dans la Rivière des Pluies, Monsieur de la Caze a fait
reprendre au cocher la route par laquelle nous étions venus, en lui
disant de s'arrêter chez Madame Dumont, pour que nous puissions lui
raconter ce qui nous était arrivé.
Cette
bonne Madame Dumont nous a déclaré aussitôt que, puisque nous
avions dit adieu à sa nièce et que nous ne pouvions plus aller
retrouver maman, c'était à elle que nous appartenions tous, et
qu'elle nous retenait au Quartier-Français, jusqu'à ce que les
chemins redevinssent praticables. J'aurais mieux aimé retourner au
Champ-Borne, car la famille de Madame Dumont m'intimidait, mais je
ne pouvais pas le dire, et Monsieur de la Caze nous a cédées à sa
tante. Quant à lui, il a voulu retourner chez lui, pour prévenir
sa femme de ce qui s'était passé, et il est parti à cheval.
TERRIBLE
COUP DE VENT
J’avais
dit souvent qu'un coup de vent, à terre, ne me paraîtrait jamais
effrayant, après ceux que nous avons vus sur mer, puisque c'est très
différent d'être, pendant le mauvais temps, dans une bonne maison
solide, ou sur un pauvre navire, ballotté de tous les côtés.
Eh
bien ! pourtant, c'est affreux aussi sur terre, je le sais
maintenant ; et j'ai eu une fameuse peur ! Les maisons ne paraissent
pas du tout solides, dans ces cas-là, et je ne comprends pas que la
nôtre soit encore debout.
J'avais
raconté, mercredi, comme il faisait chaud ; cela a encore augmenté,
le soir, quoique l'on ait ordinairement de la fraîcheur à ce
moment. Marie était très souffrante, Stéphanie aussi, et moi-même,
j'avais un mal de tête horrible. Après le dîner, je me promenais
dehors avec Jeanne, qui me parlait de tous ses souvenirs de coups de
vent, lorsque nous entendîmes des gémissements plaintifs, dans
l'emplacement qui est à la droite du nôtre ; nous eûmes une
grande frayeur, d'autant plus qu'il y avait dans l'air quelque chose
qui nous impressionnait malgré nous, et nous rentrions bien vite
lorsque Idala, qui était assise par terre sous la varangue, avec
Suzette, nous cria de nous rassurer, que c'était des hurlements de
chiens, parce que ces pauvres bêtes sentaient venir le mauvais
temps.
Cela
ne me remettait pas beaucoup ; pourtant, nous reprîmes notre
promenade, mais ces hurlements me faisaient mal à l'estomac. Et
puis, le ciel était d'une couleur cuivrée extraordinaire ; on
aurait dit qu'il y avait partout autour de nous, des signes de tempête.
Presto, qui passa auprès de nous, me dit : - «Ah ! p'tite mamzelle
de France, vous y va voir, moi y crois bien, ça que vous l'a pas
encore jamais vu. - Si, Presto, lui ai-je répondu, j'en ai vu à
bord ; ainsi celui-là ne doit pas trop m'effrayer. - Vous y connaît
pas, vous y connaît pas ... » a-t-il repris, en me faisant voir,
en riant, ses grandes dents blanches.
A
ce moment, Berthe est venue nous chercher, de la part de maman, qui
nous faisait dire qu'elle n'aimait pas à nous savoir dehors, à
l'approche d'un mauvais temps ; et comme nous allions remonter, nous
avons entendu une voiture s'arrêter; puis on a frappé à notre
barreau, qui était fermé déjà pour la nuit. Idala a été ouvrir
; c'était Madame Dumont qui arrivait ! Nous avons couru à elle et
nous nous sommes mises à tirer, avec Idala, tous les paquets de la
voiture.
Auprès
du cocher, il y avait un panier, dans lequel étaient renfermées de
jolies poules ; Madame Dumont nous les donnait, pour augmenter notre
basse-cour, qui est déjà considérable, et qui nous fournit des
oeufs frais tous les matins. Elle nous apportait encore une
provision de bons fruits, des patates, des cambares, et enfin une
balle de sucre. Vraiment, c'était trop, beaucoup trop nous gâter!
Nous en sommes honteuses de plus en plus. Maman a été très
contente de revoir Madame Dumont, dont l'air froid ne nous intimide
plus, maintenant que nous connaissons sa bonté, mais nous nous
sommes écriées: - «Comment, Madame, avez-vous pu vous mettre en
route par cette chaleur et avec ce que l'on annonce d'une tempête ?
- J'ai pensé, a répondu simplement Madame Dumont, que, n'ayant pas
vu beaucoup de vent dans notre pays, vous seriez probablement effrayées,
et que je pourrais aider à vous rassurer, peut-être même vous être
utile. - Oh! Madame, a répondu maman, en lui prenant la main, les
paroles ne peuvent vraiment exprimer à quel point vous êtes bonne
et combien je vous suis reconnaissante! »
Madame
Dumont a repris son air digne, quoiqu'elle fût émue, et il n'y a
pas eu moyen de la remercier davantage. Elle s'est mise à donner
des ordres, pour qu'on barricadât les portes et les fenêtres, tout
cela n'étant pas fait très solidement, et malgré l'heure avancée,
elle a envoyé Janvier et Presto chercher des provisions pour deux
ou trois jours, en cas qu'il fit trop mauvais le lendemain pour
qu'on pût sortir.
Toutes
ces précautions prouvaient bien que les craintes étaient sérieuses
; pourtant, je me disais qu'on pouvait se tromper, et puis (mais c'était
un mauvais sentiment, et j'ai honte de l'avouer), je n'étais pas
trop inquiète, parce que je désirais un peu, malgré moi, voir ce
que c'est un coup de vent dans ces pays-là, et j'aurais presque
regretté si le mauvais temps n'était pas arrivé. Oh ! je ne
penserai plus jamais cela ; car non seulement les hommes qui sont à
terre souffrent, puisqu'ils perdent leurs récoltes, quelquefois
leurs maisons et toutes leurs ressources pour vivre ; mais ceux qui
sont sur mer autour des côtes, sont exposés à mille dangers, et
il y en a toujours quelques-uns qui périssent. Je serais trop égoïste,
si je ne m'occupais pas d'eux parce que moi je suis tranquille à présent
! Quand je pense que l'on craint en ce moment pour le sort de quinze
navires, qui se trouvaient dans la rade et que l'on a été obligé
de faire sortir pour la pleine mer, à cause du manque d'un bon port
pour les abriter ! Que sont-ils devenus ? On assure que plusieurs
ont péri et tous doivent avoir des avaries graves qui ne leur
permettront pas de rentrer. Ô mon Dieu, ayez pitié des pauvres
voyageurs !... Mercredi soir, donc, au moment où nous allions nous
coucher, parce que Madame Dumont nous disait que nous pouvions le
faire sans inquiétude, Monsieur Vintimile et son beau-frère,
Monsieur Léo de Veilles, arrivèrent pour voir comment nous étions
et si nous n'avions besoin de rien. Ils furent enchantés de trouver
Madame Dumont avec nous, sachant bien de quel secours elle nous
serait pour toutes choses. Ils nous apprirent qu'un coup de canon,
que nous avions entendu, dans la journée, avait été tiré pour
ordonner aux navires de s'éloigner, et que l'on avait, en même
temps, hissé le pavillon bleu, qui est le signal de ce départ forcé
; et ils ajoutèrent que ce moment toujours triste l'était encore
davantage, cette fois, parce qu'un navire, le Rodolphe, que
plusieurs familles attendaient impatiemment, car il leur amenait des
parents ou des amis, venait d'être signalé, arrivant de France, et
que ce pauvre navire avait été obligé de s'éloigner comme les
autres, sans avoir pu débarquer ses passagers. Toute la ville en était
dans la tristesse et l'inquiétude.
Messieurs
Vintimile et de Veilles supplièrent maman de les faire appeler à
n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, si elle avait besoin
de leurs services, et ce bon Monsieur de Veilles le répéta encore
à Mademoiselle, en lui disant adieu, la conjurant de l'envoyer
chercher à la première frayeur.
Mais
je lui ai dit : - «Oh ! Monsieur, vous ne connaissez pas
Mademoiselle ; ce n'est pas elle qui sera jamais effrayée comme
nous ! - Je crois très bien la connaître au contraire, m'a répondu
Monsieur Léo ; elle ne craint rien pour elle-même, parce qu'elle
ne pense jamais à elle ; mais elle veille sur les autres et en est
sans cesse occupée. - Oh ! oui, c'est cela, ai-je repris ; mais
est-ce qu'il y a vraiment du danger maintenant ? - Non, pas le
moindre et malheureusement par conséquent, a-t-il ajouté en
souriant, pas le moindre prétexte pour Vintimile et pour moi, de
vous imposer notre présence et notre protection. - Mais, Monsieur,
j'aime bien mieux cela, je vous l'assure. - Je le comprends, ma
petite amie, a dit en riant Monsieur Vintimile ; et à présent,
bonsoir et bonne nuit ! »
Monsieur
Vintimile est excellent, mais Monsieur de Veilles me plait encore
plus ; il paraît si distingué et son histoire est si touchante,
puisqu'il est resté veuf, après trois ans seulement de mariage, et
qu'il n'a jamais voulu se remarier ; et il a l'air si noble et si
triste ! Je crois que maman et mademoiselle le trouvent fort bien
aussi, et nous aimons quand il vient ; sa conversation est très intéressante.
Nous
nous sommes couchées après le départ de ces messieurs et lorsque
nous avons eu prié pour les malheureux navigateurs. J'étais
horriblement agitée ; cependant, il paraît que j'ai fini par
m'endormir, car j'ai été réveillée en sursaut au milieu de la
nuit par un tapage et un froid très vif ; c'était ma fenêtre qui
s'ouvrait toute grande, Babet ne l'ayant pas assez fortement
assujettie. Le coup de vent, qui s'était déclaré, enfonçait
tout.
Marie
est venue à mon aide ; elle était levée, et elle m'a appris
qu'elle arrivait de la chambre de maman, où était Mademoiselle ;
aussitôt, j'ai voulu y aller, ainsi que Jeanne qui venait de se réveiller
à son tour. J'ai trouvé Stéphanie et Berthe sur le lit de maman ;
elles avaient peur. Maman m'a dit : - «Tu as donc fini par entendre
la tempête, ma chérie ? Caroline a été voir plusieurs fois si tu
ne te réveillais pas et tu dormais toujours. - Oh ! Mademoiselle,
ai-je crié, il fallait me secouer ! - Pourquoi donc, chère enfant
? - Pour que je visse comment arrive un coup de vent, et surtout
pour que je me misse à veiller avec vous sur tout le monde, comme
Monsieur Léo dit que vous le faites toujours. - Ni vous ni moi, m'a
répondu Mademoiselle en souriant, ne pouvons rien contre le temps.
Dieu seul en est le maître. - D'ailleurs, a crié Jeanne, je vous
demande un peu si Marguerite doit se comparer à Mademoiselle Valmy
! Qu'est-ce qu'elle serait en état de faire, elle !»
Cela
m'a vexée, et j'allais répondre avec aigreur à Jeanne, quand j'en
ai été empêchée tout à coup par un tel bruit, qu'on ne savait
si c'était le vent ou le tonnerre. La maison tremblait, et nous
croyions, à chaque instant, que les fenêtres allaient s'ouvrir et
laisser entrer le vent et la pluie ; oh ! c'était vraiment horrible
! Madame Dumont qui était montée en apprenant que maman était réveillée,
nous répétait que nous n'avions rien à craindre; mais nous ne
pouvions nous rassurer. Nous ne voulions plus retourner dans nos
chambres, parce que nous nous croyions plus en sûreté entre maman
et Mademoiselle, et avec Madame Dumont ; alors, cette bonne dame
nous a donné l'idée d'apporter nos matelas et de nous coucher à côté
les unes des autres. Puis elle s'est mise à aller elle-même les
chercher pour nous avec Mademoiselle, tandis que maman faisait nos
lits à mesure, c'est-à-dire mettait nos draps avec Marie. Alors
quoique j'eusse peur de retourner dans ma chambre, où l'on
entendait le vent d'une manière horrible, j'y ai couru ; j'ai pris
les oreillers de Marie, de Jeanne, et de moi, et je suis rentrée
chez maman avec ma charge, en disant à Jeanne : - «Tu vois que
Marguerite peut faire quelque chose de bon!»
Madame
Dumont avait voulu redescendre chez elle après nous avoir installées,
mais elle fut obligée de remonter et de nous demander l'hospitalité
; car le vent avait défoncé la cloison de la petite chambre
qu'elle occupe à l'un des bouts de la varangue, l'eau y entrait de
tous les côtés. Elle s'établit dans un fauteuil, et causa avec
maman et Mademoiselle, qui étaient décidées à ne pas se coucher.
Toutes les chambres du haut, à l'exception de celle de maman, étaient
trempées, parce que l'eau avait pénétré sous les bardeaux du
toit. La nuit a été très longue, et, lorsque le matin est venu,
le vent avait encore augmenté au lieu d'avoir diminué; moi, je
disais qu'il ne serait content que lorsqu'il aurait renversé la
maison. On n'osait pas ouvrir les persiennes ; de sorte que cette
obscurité, qui continuait malgré le jour, était lugubre.
Mademoiselle a eu la bonté de venir nous aider à nous habiller,
car nous n'osions traverser sans elle le corridor où le vent
s'engouffrait affreusement, ni entrer dans nos chambres si tristes,
où Suzette, Idala, ainsi que Babet, épongeaient l'eau tant
qu'elles pouvaient. Les pauvres négresses avaient passé une nuit
affreuse, la couverture de leur cabanon ayant été emportée, et
toutes leurs cases ayant été inondées, elles s'étaient réfugiées
dans notre salle à manger, attendant comme nous le jour avec
impatience.
Aussitôt
que j'ai été prête, j'ai eu plus de courage, et j'ai demandé à
maman la permission de suivre Madame Dumont, qui descendait ; Jeanne
est venue avec nous. Madame Dumont, m'a dit: - «Puisque vous voulez
avoir une idée du temps, venez avec moi sous la varangue; nous nous
mettrons dans le coin le plus abrité, et vous verrez tout.» Oh !
jamais je ne pourrai oublier ce spectacle ! Quelle belle horreur !
Nos malheureux arbres semblaient se tordre de douleur, tant ils se
penchaient, pliaient, se redressaient, se repliaient, à droite, à
gauche, devant, derrière, dans tous les sens enfin. A chaque
secousse nouvelle, ils perdaient des masses de feuilles, dont les
tourbillons obscurcissaient le jour ; et puis, c'étaient des
craquements, des chutes de branches énormes et quelquefois d'arbres
entiers. Quelle pitié j'avais lorsque j'en voyais un qui était
fendu, et qu'une nouvelle rafale achevait ! Car il y avait parfois
des intervalles dans les efforts que le vent faisait pour tout
abattre ; mais on aurait dit que c'était pour mieux réussir en
rassemblant ses forces, et ces moments de silence me saisissaient
encore plus que le bruit, parce que je n'y étais plus habitué, et
que ce calme me paraissait sinistre. Et puis, tout à coup, on
entendait arriver la rafale ; on la voyait venir, parce qu'elle
faisait plier devant elle tous les arbres des emplacements voisins ;
alors, gare ! nous nous renfoncions dans les embrasures des croisées
du salon, et nous grimpions, Jeanne et moi, sur leurs rebords pour
ne pas avoir les pieds mouillés; et le vent arrivait, arrivait, éclatant
comme un furieux, et poussant devant lui des torrents de pluie,
qu'on aurait cru jetés à pleins seaux sous la varangue. Il
reprenait avec rage nos pauvres arbres et leur tordait la tête ; et
tous les nids des chers petits oiseaux étaient lancés à terre
avec leurs petits. Janvier nous en a ramassé beaucoup et nous
soignons les jeunes oiseaux que nous avons trouvés vivants, mais je
crains bien qu'ils ne meurent ; et puis, leurs mères les cherchent
peut-être ! ...
Je
me suis reposée trois fois en écrivant cette longue narration, et
cependant je ne peux pas la finir, tant mes doigts sont raides; je
l'achèverai demain.
Eh
bien donc ! Le vent et la pluie continuèrent toute la journée du
jeudi ; nous disions : - «Mon Dieu, ayez pitié de nous !» - Notre
emplacement ressemblait à un champ de bataille, car il était
couvert de débris ; c'étaient nos pauvres arbres, qui avaient lutté
contre leur terrible ennemi, et qui avaient été vaincus. Je disais
à Marie : - «Vois-tu les morts et les blessés ? Ah ! vraiment, la
guerre doit être quelque chose d'affreux, et je crois que ça m'en
donne une idée. » Stéphanie s'attendrissait surtout sur les
oiseaux, et Berthe sur les fruits, qui avaient été écrasés en
tombant. Une partie de notre toiture ayant été emportée, maman se
trouva obligée de quitter sa chambre, où il pleuvait presque
autant que dehors, et d'aller s'établir dans le salon, où nous fîmes
transporter tous nos matelas pour la nuit et où par parenthèse,
j'ai eu une fameuse frayeur causée par un cent-pieds qui s'était
imaginé de venir se promener sur mes draps. Heureusement Idala le
tua, sans qu'il m'eût piquée.
Comme
nous pensions à Papa et à Gustave ! Papa nous aurait rassurées et
Gustave se serait amusé de tout ce désordre. Quoique notre
emplacement et notre maison eussent beaucoup souffert ce n'était
rien en comparaison de ce qu'avait eu l'emplacement voisin, qui était
plus que le nôtre exposé au vent; il n'y restait pas un arbre
debout; le toit de la maison avait été entièrement emporté, et
comme cette maison n'a qu'un étage, toutes les pièces se
trouvaient découvertes. La famille avait été obligée de se réfugier
dans la seule case du cabanon des noirs, qui pût encore offrir un
abri, mais c'était tout mouillé et la pauvre mère s'y trouvait
fort mal, avec tous ses enfants. Presto, qui avait vu cela,
par-dessus le mur, en allant à sa cuisine nous le raconta.
Maman
dit : - «Mais c'est affreux ! ... Chère Madame Dumont, ne
pouvons-nous rien pour eux ?» - Madame Dumont a répondu
froidement, elle qui est pourtant si bonne: - «Nous ne pouvons guère
que leur envoyer des parapluies. - Ne voudriez-vous pas, chère
Madame, leur faire proposer de venir s'abriter chez vous ? En nous
serrant un peu, il y aurait de la place pour tous. - Si j'avais une
chambre à leur donner, je le ferais de grand cœur : mais rien
n'est habitable ici que ce salon, et nous ne pouvons les y appeler
au milieu de nous.» Les yeux de maman demandaient pourquoi ; alors, Madame
Dumont, qui semblait hésiter un peu a répondu : «Ce sont des mulâtres.
- S'ils sont exposés cependant... a repris doucement maman. - S'ils
étaient exposés sérieusement, a dit Madame Dumont, j'irais moi-même
essayer de les secourir; mais tout leur danger présent consiste à
être éventés et mouillés ; il n'y a pas de quoi effrayer des créoles.
Cela ne vaut donc pas la peine de commencer entre eux et moi des
rapports que je ne puis ni ne veux établir.» - Maman n'a plus rien
dit, mais elle était triste, et moi je me sentais malgré moi, en
colère contre la bonne Madame Dumont. J'ai crié «Eh bien!
envoyons leur au moins des parapluies!"
Marie
m'a fait signe de me taire et s'approchant de sa tante, qui l'aime
beaucoup, elle a causé tout bas avec elle. La figure de Madame
Dumont s'est peu à peu adoucie et enfin, elle a répondu à Marie :
- «Très certainement, mon enfant, si cela fait plaisir à Madame
Guyon, je consentirai à m'y prêter.» Puis, elle a appelé Janvier
et lui a dit d'aller, de sa part et de celle de maman, offrir à
Madame André de venir partager notre asile. Cette pauvre dame ne le
voulait pas d'abord ; mais son mari l'a décidée à accepter, et
elle nous est arrivée, au bout de quelque temps, avec ses enfants.
Ils ont eu toutes les peines du monde à faire le petit bout de
chemin qui nous sépare. Monsieur André était resté pour faire réparer
les dommages et pour veiller sur la maison.
PRÉJUGÉ CONTRE LES MULÂTRES
Quand
nous avons vu Madame André entrer dans notre emplacement, j'ai
remarqué que Jeanne faisait la moue. Alors, je lui ai dit tout bas
: - «Jeanne, voici le moment de tenir tes promesses ; tu t'es engagée,
ainsi, tu ne peux plus reculer.
-
Mais que dois-je donc faire ? m'a-t-elle demandé avec impatience. -
Tu dois être très polie, très aimable, te conduire enfin comme si
cette dame n'était pas différente de nous, puisque tu sais bien
qu'elle ne l'est pas aux yeux du bon Dieu. - Eh bien ! m'a dit
Jeanne, qui a aperçu un joli petit enfant dans les bras d'une négresse,
donnez-moi ce marmot à soigner ; pour les enfants, ça m'est égal
qu'ils soient mulâtres ou blancs, je les aime tout de même, parce
que c'est toujours gentil. » En effet, nous lui avons laissé ce
petit, qui est un peu jaune, mais charmant, et qu'elle a très bien
soigné avec la nénaine et beaucoup caressé ; seulement, nous lui
avons recommandé de le cacher le plus possible à ma pauvre mère,
dont les yeux se remplissaient de larmes, chaque fois qu'elle le
regardait. Quant à Madame André, elle a été bien accueillie par
Madame Dumont et très bien par maman et par Mademoiselle. Nous nous
sommes occupées, Marie et moi, des deux grandes filles ; oh !
qu'elles sont brunes ! Elles n'ont pas l'air distingué du tout, ce
qui est étonnant, car leur mère est fort bien. Elles nous ont
appris, en causant que leur père désirait leur faire venir une
institutrice de France, puisqu'il ne peut pas les placer dans une
des bonnes pensions de Saint-Denis.
Vraiment,
c'est incroyable de penser que les maîtresses de pensions ne sont
pas libres de recevoir des mulâtresses parmi leurs élèves,
qu'elles les perdraient toutes, si elles essayaient de braver ce préjugé
injuste ! Madame Vintimile nous a parlé dernièrement de la peine
qu'avait éprouvée une des institutrices les plus renommées de
Saint-Denis, en se voyant obligée de refuser une charmante enfant,
qu'on lui amenait avec la prière de vouloir bien se charger de son
éducation. La pauvre petite venait de perdre son père ; elle
n'avait plus de mère, c'était son oncle, son tuteur, qui prenait
soin d'elle, et qui était décidé à tous les sacrifices possibles
pour la faire bien élever. Mais quoique le père eût appartenu à
une bonne famille de Bourbon, la mère était une mulâtresse, et
tout le monde le savait ; alors il n'y avait pas moyen de recevoir
l'enfant, quoique l'institutrice le désirât tellement qu'elle
voulait tout risquer. Mais elle fut avertie secrètement qu'elle
allait perdre ses meilleures élèves, et comme elle est mère de
famille et obligée de conserver à ses enfants, sans fortune, leurs
moyens d'existence, elle se vit forcée de renoncer à ses généreuses
intentions. Son cœur en a été déchiré. - Oh ! moi, je suis
indignée contre ces cruelles choses ! Est-ce que tous les enfants
du bon Dieu ne peuvent pas être élevés ensemble ? Mademoiselle
dit d'ailleurs, que certainement cela effacerait peu à peu les différences
qui sont établies, parce que l'amitié et les souvenirs de la
pension restent toujours, et que ce lien-là finirait par unir et
confondre toutes les classes.
DÉSIR DE VOYAGE DES CRÉOLES
Et
vous avez raison, chère Madame, a répondu maman : quelle vie peut
être plus douce et mieux remplie que celle d'une mère de famille
comme vous, heureuse par son mari, heureuse par ses enfants, et
faisant le bien chaque jour, à la place que Dieu lui a marquée ? -
Tout est dans ce dernier mot de Madame Guyon, a dit alors Sœur
Alexis, de sa voix douce et avec un bon sourire : la place que Dieu
a marquée... Pourquoi tant se tourmenter pour en sortir, à moins
que le devoir ne nous appelle ailleurs ? Pourquoi s'agiter sans
cesse par mille désirs ? Ne sommes-nous pas bien, là où Dieu nous
a mis ? - Vous avez raison, ma Sœur, a repris Monsieur de la Caze,
cependant, il ne faut pas condamner nos créoles, parce qu'ils
aiment la mère patrie, et qu'ils voudraient y goûter les
jouissances de l'esprit et de l'intelligence. La religion n'est pas
l'ennemie des lumières et du progrès, n'est-il pas vrai,
Mademoiselle Valmy? - Dieu me garde de condamner jamais personne ! a
répondu Sœur Alexis. Non, certes, je ne le fais pas ; je trouve même
très naturel le sentiment qui porte les créoles à aimer la France
et à désirer la connaître ; seulement, je crains qu'en prenant
cette patrie pour le but de toutes leurs espérances, ils ne se
trouvent malheureux dans celle où ils sont obligés de vivre, et
ils ne négligent, malgré eux, de songer à celle du ciel, ou
qu'ils s'en occupent moins. – Oh ! ma Sœur, s'est écrié en
riant Monsieur Adrien, tout le monde n'a pas votre saint détachement
; nous autres habitants de la terre, nous vivons un peu pour la
terre, et il ne faut pas exiger de nous des pensées trop célestes.
- Mais par raison, a dit Mademoiselle, ne devrions-nous pas nous
accoutumer tous à vivre heureux à la place que Dieu nous a donnée
? Il me semble que rien n'est plus contraire au bonheur que de
consumer sa vie à désirer ce que l'on n'a pas. - Je crois
cependant, a repris Monsieur de la Caze, que désirer, ou plutôt
espérer, est déjà un bonheur, du moins une jouissance; et quoique
je blâme avec vous l'excès où tombent ceux qui passent leur vie
à souhaiter ce qu'ils ne peuvent avoir, je comprends le vœu de
tous mes créoles, d'aller connaître la France. Voyez, en effet,
quels sont leurs plaisirs dans notre pauvre pays ; où sont leurs
distractions, leurs ressources ? Quels aliments peuvent trouver leur
esprit et leur intelligence dans notre cercle étroit ? Leur
imagination ardente ne saurait se maintenir dans les limites
restreintes de notre île, et elle s'élance vers la France, à
travers les espaces, comme dans une terre promise, un paradis
terrestre, où doivent s'accomplir tous les rêves, se réaliser
toutes les illusions. C'est une chimère, je le sais ; car ils
rencontreront mille déceptions ; mais il faut un but à leurs
efforts, un stimulant à leur apathie naturelle, un dédommagement
à leur existence pénible et monotone, et celui-là renferme tout
pour eux. Voilà
justement le danger que signale Sœur Alexis, a répondu
Mademoiselle ; oui, il nous faut à tous ici-bas un stimulant, une
espérance, un but, pour supporter la -vie présente; mais nous le déplaçons
et nous nous préparons d'amers regrets, quand nous nous trompons
sur le terme vers lequel nous devons tendre, et que nous assignons
à tous nos pas une direction qui ne nous en rapproche point et qui
peut nous en éloigner; quand enfin, nous travaillons pour la terre,
au lieu de travailler pour le ciel ! Cependant, Monsieur, je suis
d'accord avec vous en ce sens que je ne blâme que l'excès car rien
n'est plus naturel et plus permis que de désirer et de rechercher
tout ce qui peut élever l'esprit et éclairer l'intelligence. La
religion n'est pas l'ennemie de la lumière ; elle ne défend pas le
progrès ; elle le commande au contraire, puisque tout ce qui est
progrès doit rapprocher l'homme de Dieu, de qui nous avons tout reçu
et sans lequel nous ne pouvons rien. - Tout cela est très juste, chère
Caroline, dit à son tour maman ; et je pense comme toi et comme
Monsieur de la Caze, que le désir dont nous parlons et qui est général
chez les créoles est fort légitime. Cependant, j'avoue que je ne
conçois pas pourquoi ils ne savent pas se suffire à eux-mêmes, éclairés,
intelligents et instruits comme ils le sont presque tous. Ne
sont-ils pas au courant, ici comme en France, quoiqu'au bout de
quelques temps, de tout ce qui parait de nouveau en littérature, en
histoire, en poésie ? Ne suivent-ils pas le mouvement progressif
des esprits ? Ne sont-ils pas, pour la plupart, aussi distingués et
aussi éclairés que tous les gens remarquables qu'ils iraient
chercher en France ? Quant à moi, je l'affirme sans crainte de me
tromper. Il y a ici, selon moi, plus de véritable distinction
d'esprit, plus d'intérêt pour tout ce qui est grand et beau, plus
de conversations sérieuses et attachantes, plus de fond à toutes
choses enfin, que je n'en ai jamais trouvé dans les salons de Paris
où, à part quelques exceptions, l'on ne s'occupe plus guère que
de modes, de chevaux, de futilités de toute espèce. - Vous nous
faites beaucoup d'honneur, Madame, a dit en riant Monsieur de la
Caze et je proteste contre un jugement aveugle à force d'indulgence
! Attendez un peu, et vous reconnaîtrez que notre pauvre île a ses
futilités, ses vanités, ses petitesses, et qu'elle y joint,
surtout à la ville, tous les commérages, les cancans, les
ridicules et les ennuis que les Parisiens reprochent à la province.
- J'espère ne pas m'en apercevoir, a repris maman ; mais pour vous
prouver que malgré ma sympathie pour les créoles, je les vois sans
aveuglement, je vous dirai, à propos du sujet qui nous occupe que
j'ai remarqué déjà plusieurs fois le mauvais effet produit sur
eux par ce désir constant de s'éloigner de leur pays. Ainsi,
ajouta-t-elle en s'adressant à Madame de la Caze, ne vous
rappelez-vous pas, chère Madame, l'impression pénible que m'a
laissée, il y a quelques jours, la visite que vous m'avez fait
faire chez l'une de vos voisines. Je n'en revenais pas de trouver
dans ses filles, qui sont si jeunes encore, tant de tristesse et
d'ennui, un dégoût si profond pour les occupations, les habitudes,
la manière de vivre de tous ceux qui les entourent ; mais j'ai découvert
bien vite le secret de cet état maladif : elles se figurent, elles
aussi, que l'on ne vit qu'en France ! - Comment alors, dit
Mademoiselle, s'appliquer sérieusement à remplir les devoirs qui
sont imposés à chacun ? Comment rendre sa vie utile, heureuse et
pleine ? On ne vit plus, on languit. On n'agit plus, on attend.»
Mais
j'ai raconté bien assez longuement cette conversation qui nous a
tant intéressées, Marie et moi ! Je n'en puis plus, et si ma sœur
ne m'avait aidée à me souvenir de tout, je ne l'aurais jamais pu.
On a parlé encore quelque temps comme cela, et maman et
Mademoiselle ont fini par conclure que parce que plusieurs personnes
ne sont pas raisonnables, il ne faut pas dire que c'est tout le
monde; au contraire, elles ont la meilleure idée des créoles en général,
et moi, je pense comme elles.
Notre
bonne Sœur Alexis nous a quittés trop tôt; mais nous irons
certainement la voir avant de retourner à Saint-Denis.
Je
vais aller jouer une heure avec les petites, tandis que maman et
Madame de la Caze me prennent Marie. La récolte de café nous intéresse
beaucoup; on étale les graines sur une grande plate-forme, qui est
devant le magasin, et on les y laisse, sans les rentrer, jusqu'à ce
qu'elles aient complètement séché, ce qu'elles font en perdant
leur jolie couleur rouge, que je regrette. Chaque soir, on les met
en tas, et on les couvre avec des nattes pour les préserver un peu.
Bourbon est bien heureux de produire ce café, je trouve ;
d'abord, parce que celui-là est excellent et très renommé ; et
ensuite, parce que les caféiers sont si jolis, que c'est un plaisir
de les voir. Quand ils sont en fleurs, ils paraissent tout blancs et
exhalent une odeur délicieuse, qui se sent de très loin. Cela fait
une forêt parfumée.
VERS SALAZIE
Marie
victime d’un accident va chercher à
Salazie les bienfaits d’un climat qui l’aideront à se rétablir.
La
bande de noirs que Madame Dumont et Monsieur de la Caze avaient
envoyés à l'avance, pour qu'ils aient le temps de se reposer, était
là avec nos paquets, nos malles, les fauteuils, palanquins, etc.
Monsieur de Veilles nous y attendait aussi, à notre grande
surprise. Il nous a dit : «Que Monsieur et Madame Vintimile n'ayant
nul besoin de lui puisqu'ils étaient déjà bien installés à
Salazie, il s'était arrangé de manière à pouvoir venir au-devant
de nous, afin d'aider Monsieur de la Caze à nous protéger. Que,
pendant ce temps, Mesdames Vintimile s'efforçaient de mettre un peu
d'ordre et de confortable dans le pavillon que maman les avait priées
de louer pour nous ; et que Monsieur Vintimile, de son côté, s'était
mis à la recherche de tout ce dont nous pourrions avoir besoin dans
les premiers instants, nous faisant acheter des provisions de riz,
de pommes de terre, de cambares et patates, que nous aimons
beaucoup; des volailles, etc.; afin que nous n'eussions à nous
occuper de rien, en arrivant.»
C'est
un bienfait de la Providence, comme dit maman que ce séjour de la
famille Vintimile à Salazie, au moment où nous y sommes envoyées
nous-mêmes. Monsieur et Madame de la Caze voulaient y monter avec
Marie, mais cela leur eût été très difficile, à cause de leur
habitation et de leurs petits enfants ; et quand ils ont vu que nous
étions trop heureuses de conduire et de soigner ma sœur chérie,
surtout quand ils ont su combien le médecin nous rassurait tout en
nous faisant partir, ils se sont résignés à nous la laisser entièrement.
Monsieur de la Caze est venu nous accompagner jusqu'au bout, et il
nous a fait promettre de le tenir au courant de l'état de notre chère
malade, car il reviendrait aussitôt, si elle était plus
souffrante, ce qui ne sera pas, j'espère. Maman écrit chaque jour
le bulletin de ma sœur pour ce bon oncle. Mais je retourne à notre
voyage. J'en étais à notre halte. Nous avons déjeuné en plein
air, avec les provisions que Madame Dumont nous avait fait emporter
: une daube excellente, de bonnes grillades, c'est-à-dire des côtelettes
grillées, du pâté, une salade, des fruits, entre autres des
bibaces si sucrées que je n'en avais jamais encore mangé de
pareilles. L'air du matin nous avait donné un fameux appétit, et
la bonne Madame Dumont s'en était bien doutée. Que l'endroit où
nous étions installés est donc joli ! On l'appelle l'Arrosoir, à
cause d'une haute et belle cascade qui tombe du haut de la montagne,
en passant par-dessus les arbres, les lianes, les fougères, et qui
envoie sur la route une petite pluie douce et rafraichissante. Sur
la gauche, on voit dans un fond, la rivière du Mât, qui coule sur
son lit de galets lisses et brillants ; et puis, on a devant soi les
gorges noires et profondes des montagnes dans lesquelles on va
s'engager. C'est sévère et beau.
Marie
n'était pas encore fatiguée, ni maman non plus alors, j'avais le cœur
joyeux et je me suis mise avec Stéphanie, Jeanne et Berthe, à
chercher des framboises, dont il y a là des quantités et qui sont
délicieuses et parfumées. Nous les portions à maman et à
Mademoiselle, sur des feuilles de songes, ces belles et larges
feuilles qui sont tellement veloutées que l'eau glisse dessus sans
les mouiller. Maman les recevait avec plaisir, car elle préfère ce
qui lui rappelle la France: les fraises, le raisin, les framboises,
à tous les autres fruits. J'aurais voulu rester longtemps à l’Arrosoir
; c'était si amusant ! Mais il ne fallait pas se mettre en retard
pour notre longue route : d'ailleurs le ciel se couvrait et, si le
temps était devenu mauvais, nous aurions pu courir tous les périls.
Alors, ces messieurs ont appelé nos porteurs de palanquins.
Ah
! qu'est-ce qu'on dirait en France d'une manière de voyager comme
celle-là ! C'était un mouvement, une animation, un désordre, avec
tous ces noirs, tous nos cris et toutes nos recommandations ! Moi je
me suis placée en dernier, pour bien voir tout, et j'allais de l'un
à l'autre, riant et aidant en même temps. Maman étant dans une
chaise à porteurs, avec Berthe ; Jeanne et Stéphanie avaient été
mises dans un joli petit palanquin fermé, d'où elles ne pouvaient
apercevoir les dangers de la route; elles venaient après maman.
Marie et moi étions dans un palanquin ouvert, c'est-à-dire ayant
de chaque côté des rideaux relevés, afin que Marie eût plus
d'air. Mademoiselle suivait derrière nous ; elle était portée
dans un fauteuil fait exprès pour ces sortes de voyages, et ayant
des anneaux, dans lesquels on passe les longs bâtons que
soutiennent les noirs. Il y a une espèce d'avance ou de rebord pour
appuyer les pieds ; mais je crois qu'on n'est pas à l'aise dans ces
fauteuils-là. Monsieur de la Caze était à cheval, en tête de
notre caravane ; et Monsieur Léo, à cheval aussi, fermait la
marche. Les noirs qui devaient relayer nos porteurs, venaient
ensuite avec ceux qui étaient chargés de nos effets et des
provisions. Quel coup d’œil tout cela faisait! Je me penchais
hors du palanquin, pour apercevoir la tête ou la queue de notre
file, mais je me remettais bien vite en place, pour ne pas fatiguer
nos pauvres noirs par tous mes mouvements ; car je les plaignais
bien, ces braves gens, quoiqu'ils n'eussent pas l'air de s'ennuyer,
puisqu'ils chantaient. C'est égal, cela devait être très lourd !
Quelquefois, nous étions un peu séparés les uns des autres
par les détours et les difficultés de la route ; mais alors nous
nous attendions.
LE
PAUVRE SANA
Cet
obligeant noir m'a raconté son histoire, quand nous nous sommes arrêtés
pour le dîner. Il m'a dit qu'il avait été vendu aux blancs par un
peuple ennemi du sien et après avoir vu tuer son père, qui était
prince. Le pauvre enfant avait été acheté par les marchands
d'esclaves et revendu à Bourbon ; mais il n'avait jamais pu se
faire à l'esclavage, lui qui aurait été un grand chef dans sa
nation ; et justement, il avait eu le malheur de tomber entre les
mains d'un maître cruel et barbare, comme il n'y en a que deux ou
trois à Bourbon. Alors, après avoir essuyé toutes sortes de
mauvais traitements, il s'est dit qu'il ne pouvait pas en endurer
davantage et il s'est sauvé dans les bois. Il appelle cela : avoir
été marron. Il m'a montré les savanes où il avait vécu
longtemps, libre et caché mais craignant toujours d'être repris.
Plus tard, il se réunit à d'autres marrons qui faisaient souvent
des courses sur les terres des blancs pour chercher de quoi se
nourrir, et puis pour se venger un peu ; et ils se trouvèrent un
beau jour en face d'une troupe armée, qui les guettait pour les
prendre ; ils furent saisis, garrottés et livrés à leurs maîtres,
qui les firent battre et mettre au bloc et les rendirent plus
malheureux que jamais. - Oh ! cela m'a fait pleurer et le bon noir
en a été content ! - Enfin, ce maître mourut, on vendit ses
esclaves ; et le pauvre Sana (il s'appelle ainsi) appartient
maintenant à Monsieur de la Caze, qui est excellent et que tous ses
noirs chérissent. Je suis enchantée que l'histoire finisse de
cette manière. Pourtant Sana regrette son pays, où il avait sa mère,
qui vit peut-être encore; mais, comme il a ici une femme et des
enfants, il se console. Il paraît que ces choses-là n'ont pas été
rares à Bourbon dans les anciens temps ; car on nous a montré un
piton portant le nom d'un noir appelé Anchaing, qui, après s'être
enfui de chez son maître, avait vécu dans la solitude pendant de
longues années, avec sa femme, et en avait eu sept enfants. Quand
il fut repris enfin et ramené à son maître, les pauvres petits
regardaient avec étonnement tout ce qu'ils voyaient ; ils ne
connaissaient que les bois, et tout était nouveau pour eux.
LE
DÉPART POUR L'INDE EST FIXÉ
Monsieur
et Madame de la Caze désiraient nous emmener au Champ-Borne ; mais
nous n'aurions jamais eu le courage de revoir cet endroit, sans
Marie .
Oh ! moi surtout, j'y avais été si heureuse avec elle ! La bonne
Madame Dumont, qui avait envoyé des voitures et des chevaux nous
attendre à l’Arrosoir, nous a gardés chez elle une nuit ; mais
nous avons voulu repartir le lendemain. Il nous semblait que nous ne
serions bien que chez nous pour pleurer tranquillement.
Et puis, il y avait une autre raison que maman a donnée et
qu'on a comprise: c'est que nous avions trouvé chez Madame Dumont,
où on les avait envoyées pour nous, des lettres de papa nous
appelant enfin par la première bonne occasion qui se présenterait.
Monsieur le Gouverneur, à qui papa avait écrit en même temps,
afin de le prier de nous choisir un navire sûr parmi ceux qui vont
dans l'Inde, prévenait maman qu'il y en a un, excellent voilier
avec un capitaine parfait, dont le départ est annoncé pour la fin
du mois ou les premiers jours de l'autre. Nous étions forcées de
regagner au plus tôt Saint-Denis pour nous préparer à ce grand
voyage. Cette nouvelle de départ ne nous a pas agitées et émues,
comme nous l'aurions été si nous n'avions eu notre grande douleur
; pourtant, la pensée de revoir mon père chéri nous fait du bien,
et maman en est heureuse doublement, parce qu'elle dit que je vais
être arrachée à nos déchirants souvenirs, et que ce sera bon
pour ma santé. Mais je les emporterai avec moi, ces souvenirs-là,
car je veux les garder toujours. Oh ! papa aussi regrettera ma sœur
bien-aimée et il comprendra ce que je souffre !
Nous
nous occupons de nos apprêts ; maman s'est arrangée avec le
capitaine du Jean-Bart, et c'est bien sur ce navire que nous
partirons. Je ne regrette rien à Bourbon, maintenant que Marie n'y
est plus ; c'est seulement sa chère tombe que j'aurais voulu
garder; mais puisque maman se résigne au sacrifice de laisser ici
celle de Baby, comme papa l'y engage, en lui promettant que nous
reprendrons le cher amour dans quelques années, quand nous
retournerons en France, moi, alors, je
dois être courageuse aussi. Mais j’irai au moins sur ce
cher tombeau avant de partir ; maman me l’a promis et c’est
une consolation pour moi.
MARGUERITE
A DOUZE ANS
Je
n'en reviens pas d'avoir douze ans maintenant ! Et encore, on m'en
donne bien davantage, tant j'ai grandi je suis devenue sérieuse. On
dit que je ne suis plus une enfant, mais une jeune personne, et je
crois que c'est un peu vrai. - Je m'occupe, depuis quelques jours,
à relire les derniers cahiers de mon journal, afin d'y chercher
tout ce qui me parle de ma sœur, dans les deux années pendant
lesquelles j'ai eu le bonheur de la connaître et de l'aimer. Que d'événements
je retrouve, à partir du jour où j'ai eu dix ans jusqu'à
aujourd'hui!... Ô mon Dieu, vous qui avez bien voulu venir me
visiter aujourd'hui et qui pouvez tout m'accorder, bénissez, je
vous en conjure, ah ! bénissez ces désirs et ces promesses ! Et
protégez-nous, pendant notre nouveau voyage et durant notre séjour
à Pondichéry, vous qui nous avez protégés et conduits toujours,
mais surtout dans ces deux dernières années, pour lesquelles je
vous remercie de toutes vos grâces, même des épreuves que vous
nous avez envoyées et qui sont pour notre bien, je le sais !
Répandez
aussi vos bénédictions sur mes parents, sur nos amis, et particulièrement
sur les Créoles, qui ont été si bons, si parfaits, pour nous, et
que nous ne cesserons jamais d'aimer. Oh ! faites que nous les
retrouvions un jour, avec ma sœur chérie et notre petit ange, dans
votre beau ciel.
L’escale
à Rio correspond à un moment important de l’histoire de
Bourbon. Pendant deux siècle (avant Suez et la marine à
vapeur) au moins un voyage sur deux passait par le Brésil,
selon la saison, car les vents en fin d'année soufflent plutôt
d'Est en Ouest à la hauteur de Dakar.
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