15 Février 2007

Café littéraire 

 

Animation Susanna DUCROS

eau-forte@wanadoo.fr

 

 

 

 

 

 

Un lieu de rencontres interculturelles

 

36, rue Désiré Barquisseau

97410, Saint-Pierre

 

06 92 09 58 01

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De la parole à l'écriture

Daniel LAURET

 

Freedom, un mouvement politique, une radio, un roman.

Ecrire « sur » Freedom, pourquoi ?.

Avez-vous un message ?.

Pourquoi « Bob » ?.

Kèl langue ?.

Composition.

Les narrateurs.

L’histoire.

La docufiction.

La médiation littéraire.

Le temps de l’écriture.

La vertu éducative.

Le statut de l’intervenant

La vertu thérapeutique.

La demande d’amour

La reconnaissance.

Dire ou écrire ?  Voilà la question !

 

Freedom, un mouvement politique, une radio, un roman.

Ce livre n’est pas de la radio. « Il y manque la peau des voix » pour reprendre l’expression de Daniel MERMET.

Reste que pour ne parler que du roman, il faudrait déjà pouvoir bien le distinguer

-         du « Mouvement » ou du « Parti » politique Freedom.

-         du média, de la radio dont le « Mouvement » est l’émanation.

La chose n’est pas facile. Dans son ouvrage paru en 1995 aux Editions Simone Sudre, Arnaud PONTUS, décrit longuement « Le phénomène Free DOM à l’Ile de la Réunion »  Le texte, qu’il convient de classer dans la catégorie des « essais », prend pourtant, ici et là, l’allure d’un « roman » et le mot « FIN », à la page 224, semble marquer la fin d’un film… qui a continué depuis 1995. Arnaud PONTUS pourrait sans difficulté écrire aujourd’hui le deuxième tome de la saga Free DOM, l’histoire de cette « famille », de la Dame en Noir et de l’Homme en Blanc comme il était d’usage d’appeler Camille et Margie, dans les médias. 

Même si ce livre, BOB, n’est pas de la radio, l’expérience des premières rencontres m’a montré qu’il est bien difficile de ne parler que du roman et de circonscrire les débats au champ littéraire, en marge des considérations sociologiques ou politiques.

 

Ecrire « sur » Freedom, pourquoi ? 

Quand on me parle de BOB, j’entends souvent « Ah, le livre que vous avez écrit sur Freedom ! ». Oui j’ai bien utilisé Freedom comme support. J’ai bien écrit « sur » Freedom, comme on fixe une histoire sur une pellicule. Reste que ma visée première  n’était pas de « rendre compte » du phénomène médiatique Freedom. Je le fais exister comme toile de fond de mon récit. Sans plus. Ce texte n’est donc pas un essai « sur » Freedom. Il n’est pas non plus une compilation de « morceaux choisis ». En tant que romancier, mon but est de raconter une histoire. L’aventure est partie d’un jeu. Dans le cadre d’un atelier d’écriture. Et puis mon « je » m’a rattrapé. J’ai retrouvé mes démons, la Réunion qui m’habite. Mon travail de romancier a été de « textualiser », de mettre en texte, cette Réunion là. 

 

Avez-vous un message ?

Ce texte n’est pas un plaidoyer « pour » ou « contre » Freedom. C’est un roman, c’est à dire un texte « ouvert ». Un message - ou une volonté de message - « fermerait » le texte. Le texte doit donner à penser, et pas seulement à « penser que … ».  Au lecteur les analyses et conclusions qu’il pense pouvoir tirer du texte. Si message il y a, il est donné de surcroît.

 

Pourquoi « Bob » ?

Bob est l’animateur phare de Freedom. J’ai découvert depuis, qu’il habite le village qui m’a vu grandir. Mais Bob, c’est aussi le journal de Marie, ce carnet auquel elle confie ses pensées secrètes. Marie est dépressive, confuse. Marie écrit à Bob, elle écrit à son Bob tout en écrivant son Bob comme d’autres écrivent leur « Blog ».

 

Kèl langue ?

C’est la langue des Réunionnais. Ici et maintenant. Il suffit de les enregistrer. Cette langue peut surprendre quand on l’objective, quand la voit transcrite, étalée en travers de la page, mais c’est comme ça que les gens parlent.  Tantôt en français, tantôt en créole. Tantôt dans l’entre-deux d’une parole « mélanguée », selon le mot  de Jean-Louis ROBERT.

Comme les cultures, les langues se côtoient, s’entrechoquent, s’interpénètrent. Les langues ne sont pas des terres entourées d’eau. Dans une île de métissage, il serait surprenant que la langue soit à l’abri de la « batarsité » pour reprendre le mot de Danyèl WARO. Pour rendre compte de ces mouvements d’aller-retour entre les codes utilisés par les locuteurs, les linguistes parlent de « code switching », « d’alternance codique ». Je préfère parler de «code swinging » tant cette pratique est vécue de façon spontanée.  

La perspective de rester d’un côté ou de l’autre des frontières linguistiques est une bataille perdue d’avance. Il faut continuer à déconstruire le mythe de la pureté linguistique. C’est une impasse. Il est bon d’occuper « l’entre-deux », de marier les langues en présence, de les métisser dans un usage décomplexé. La question de la langue pose en définitive la question du lectorat. Or il me semble que les lecteurs réunionnais sont capables de gérer cette mixité linguistique. Ils pourraient même s’en régaler.

 

Composition

J’ai dit plus haut que Bob n’était pas  un « best of » de séquences choisies à l’antenne.  Bob n’est pas une transcription mais bien un travail d’écriture. C’est une construction imaginaire. J’ai bien sûr beaucoup écouté Freedom et je m’en suis inspiré. Il me fallait un « tempo » pour porter ma mélopée. J’ai cherché la pulsation, le « souffle » de cette radio pour « animer » mon récit. Mais l’inspiration n’est pas l’aspiration. Il ne s’agissait pas de « pomper » Freedom. 

Bob est un roman construit sur la grille hebdomadaire de Freedom, dans une boucle qui va du lundi au lundi. Les appels se succèdent et bientôt se recoupent. Le "tapis mendiant" se construit  dans une logique de collage, d’associations hexagonales.

Bob est un roman dans le roman avec la mise en abyme du journal intime de Marie. C’est un roman qui confond le réel et l’espace de la fiction avec l’intrusion des personnages dans le poste. C’est un texte que le romancier dédie à un de ses personnages. Dans des remerciements qui font corps avec le texte, le clin d’œil de l’auteur annonçant pour le lundi,  l’arrivée du roman dans les studios de Freedom, préfigure l’intrusion finale de l’objet livre dans l’espace de la radio.

Bob est un texte à deux voix. C’est à la fois de l’oral et de l’écrit. Le roman, peut se lire comme la rencontre de ces deux voix, dans le poste. Voix de terre et voix du ciel : celle de Marie qui vit en marge de ce monde. Elle a largué les amarres, elle dérive, elle s’enfonce dans une réclusion qui  s’annonce perpétuelle.

 

Les narrateurs 

Bob est un texte aux narrateurs multiples. Qui raconte l’histoire ? Les Réunionnais eux-mêmes et les animateurs qui aident ceux qui appellent à développer des récits de vie.

La parole s’organise selon trois modes d’énonciation :

-         Le dialogue téléphoné, qui relève d’une forme théâtrale, sans mention explicite des interlocuteurs. 

-         Le « Bob » de Marie, son journal intime, écrit en marge de son écoute de la radio. C’est un monologue intérieur, une voix off typographiquement distinguée par l’italique.

-         L’écrit « oralisé » du Journal radio ou télévisé retransmis à l’antenne.

 

L’histoire

L’histoire est celle de Marie, celle d’un retour au pays, d’un retour aux sources sur les traces du père. Marie vit un enfermement dont seul son père pourrait la délivrer. Un père « dû ». Un père déjà perdu. C’est un pèlerinage douloureux qui laisse présager une fin tragique. Marie court vers un piège qui va se refermer sur elle. 

C’est une histoire qui se passe, comme beaucoup d’histoires réunionnaises entre « Ici » et « Là-bas », la Réunion et la France. Entre le « dedans » du journal intime et le « dehors », du forum radiophonique. L’écriture permet d’explorer les espaces intimes. Pour connaître l’histoire de Marie, il faut lire son « Bob ». Il donne à voir l’envers du décor médiatique, l’ombre  projetée de ce que la radio donne à entendre. 

 

La docufiction   

 « Le roman est un miroir que l’on promène le long du chemin ».

La  formule de Stendhal exprime le souci du romancier de témoigner de son temps. Le terme de Freedo-roman exprime que le roman restitue le cadre et l’ambiance de cette radio interactive. 

"La recherche d’une odeur de grand-père"  (cf. le dernier titre de Dany BEBEL-GISLER),  a inspiré mon premier roman Monsieur Oscar. J’ai témoigné du « temps lontan » mais écrire un roman « réunionnais », c’est aussi témoigner de la Réunion d’aujourd’hui, celle qui s’agite sous nos yeux. Une Réunion que la radio nous sert, quotidiennement, au petit déjeuner, pour ainsi dire sur un plateau. Il suffit d’ouvrir le poste et d’écouter le « Baromètre » pour entendre sa rumeur du « battant des lames au sommet des montagnes ». A côté du Maïdo et autres belvédères le Guide du Routard devrait signaler Freedom comme point de vue  sur la société réunionnaise.

BOB peut ainsi se lire comme une tranche de vie réunionnaise contemporaine, un tableau qui évite les lunettes solaires de l’exotisme touristique. En toile de fond se livre une Réunion qui ne se montre guère mais qui donne plus volontiers de la voix. A l’image de ces quartiers où les tôles de récupération sont dressées pour décourager les regards sans arrêter ni les voix, ni la musique.

 

Si le terme « docu-fiction » évoque la dimension documentaire d’une chronique sociale il fait une part égale à la fiction. Dans les récits qu’on entend à l’antenne, la frontière est souvent fragile entre fiction et réalité, l’affabulation et les faits. Projetés sur les écrans de nos imaginations, les récits de vie esquissés à l’antenne s’enflent en romans.

 

« Écoutons voir. La radio n’est qu’image. Une image que chacun produit. On pourrait dire une « vision ». La radio est l’art le plus visuel qui soit. Et le plus sensitif. Et le plus intime, et le plus mobile. Grâce à l’auto-radio, le baladeur, la  radio suit le corps. La radio est mouvement. Voyage dans le voyage ».

 

Daniel MERMET,

Là-bas, si j’y suis, Carnets de route, Éditions de la Découverte, 1999

 

Un animateur, le casque sur les oreilles, devant son ordinateur, accueille dans son studio sans fenêtre, grâce à la complicité de milliers d’auditeurs, le bruit du monde vivant. Le chien aboie, le coq chante « devant la porte », l’enfant s’impatiente sur les genoux de la mère : on a l’impression d’y être. Les bruits du jardin, de la cuisine viennent se mêler au paysage sonore public ou intime de chacun. Dans la voiture, dans l’autobus  ( « car jaune » ou « réseau pastel »),  dans le taxi, dans le salon de coiffure, l’auditeur s’étonne, s’indigne. On est accroché à une parole. On écoute, on est ailleurs. C’est à dire au plus près de nous même. Même et peut-être surtout, lorsque ce que nous entendons nous met « hors de nous ». Le timbre d’une voix, l’émotion qui transparaît, le décor sonore : nous sommes dans une chambre d’échos ouverte à toutes nos projections. Oui, Daniel MERMET, le radiophonique invite au rêve!

 

La médiation littéraire

Pourquoi mettre par écrit ce qui s’entend déjà ?

"La réalité n'est pas une chose à aller retirer en vrac une fois pour toutes, et à emporter dans des sacs. Il faut qu'on la fabrique par le biais du langage. C'est pour ça que j'écris. La réalité qui vient au jour dans le langage est la seule que je connaisse et que je reconnaisse. Elle me donne le sentiment  d'être présent..."

Paul NIZON

 

J’ai déjà dit que ce texte n’était pas une « transcription » de l’oral. De toute façon ce qui s’écrit n’est pas ce qui s’entend mais ce qui est entendu par quelqu’un. C’est mon écoute de Freedom que je propose au lecteur. Mon regard peut croiser le sien, le rencontrer ou au contraire le heurter. Comme le souligne  Paul NIZON « la « réalité » Freedomienne ou réunionnaise proposée au lecteur dans le texte reste une « réalité construite ».

Pourquoi cette construction ?  « Pour avoir le sentiment d’être présent » répond Paul NIZON.  Pour "sortir de la rumeur grondante" et pouvoir  "penser dans le jeu de l'écriture",  suggère Christian VITTORI  dans sa postface du roman. 

L’écrit a pour fonction de révéler, au sens photographique du terme, ce qui ne s’entend pas. De permettre de lire entre les lignes, en l’occurrence...  «  téléphoniques ».

 

« L’écriture rend possible une nouvelle façon d’examiner le discours grâce à la forme semi-permanente qu’elle donne au message oral. Ce moyen d’inspection du discours permet d’accroître le champ de l’activité critique. Les possibilités de l’esprit critique s’accroissent du fait que le discours se trouve ainsi déployé devant les yeux ».

 

Jacques GOODY,

 La raison graphique, Les éditions de minuit, 1979, p. 86-87

 

Stendhal souligne la fonction miroir du roman. Le texte propose une « image retour » qui peut agacer ou au contraire conforter les usagers. Ce qui importe c’est que le retour d’image soit un lieu de « réflexion ». Plus l’écoute de la radio est captivante, plus elle rend la réflexion  « captive ». L’écriture la libère en facilitant la prise de distance et l’analyse. Le texte ouvre alors au débat, voire au changement.

 

Nous travaillons pour que l'écriture reste ce qu'elle a toujours été : un espace d'invention et de subversion dont la liberté est la condition. 

Elisabeth BING

 

Je souscris à cette phrase par laquelle Elisabeth BING résume l’éthique de ses ateliers d'écriture, un engagement que ne saurait récuser une radio dont l’étendard est la liberté d’expression.

Dans les échanges avec le public on s’aperçoit que la réalité Freedomienne ne laisse personne indifférent, qu'il est bon ton, « bon chic, bon genre » de s'afficher Freedoallergique, de bouder  la Freedomanie, la Freedofolie, la Freedolâtrie ou la Freedodépendance... mais qu'au détour d'un argument il n’est pas rare d'entendre les participants "avouer" un peu malgré eux, le plaisir – presque honteux -  d'avoir été un jour ou l'autre Freedomisés : d’avoir écouté « quand même », d’avoir « eu envie d’appeler » pour réagir.

Écouter Freedom relèverait de la problématique du tabou. D’un côté la grande famille Freedomienne plutôt inactive, en tout cas bien créole, de l’autre, la minorité Réunionnaise indexée voire métropolitaine. Tout se passe comme si cette écoute renvoyait à l’auditeur l’image d’une Réunion  clivée, source de malaise et de mauvaise conscience (Laurita ALENDROIT, Présidente de l'Association ANKRAKE) .

 

Le temps de l’écriture 

Écrire demande beaucoup de temps. J’ai mis presque deux ans pour écrire ce texte et je serais encore en train de l’écrire si je ne m’en étais pas séparé. Le temps de l’écriture n’est pas le même que celui de la parole. Je ne connais pas l’inspiration torrentielle qui produit les romans fleuve. Chez moi, c’est plutôt la rosée du petit matin, qui vient progressivement « tremper » le texte pour lui donner sa consistance. Le texte se dépose, se révèle par couches successives. C’est une pâte qui reste longtemps souple aux recadrages et aux ré-écritures. Elle a besoin de temps pour se figer et prendre son caractère.

Le temps de l'écriture ? Je voudrais souligner  à quel point la tâche de l’animateur (soumis à l’oral) et celle de l’écrivain (devant sa feuille électronique) sont différentes. L’écriture, en effet, permet « l’arrêt  sur pensée », comme le magnétoscope permet « l’arrêt  sur image ». Écrire, c’est pouvoir lever la plume, s’arrêter au bout de la ligne, peser ses mots, et, si nécessaire,  reprendre sa phrase. L’écriture s’accommode du repentir. 

L’animateur qui intervient derrière son micro subit, pour sa part, la tyrannie du direct. Il n'a pas le droit à l'erreur. Il lui faut trouver instantanément le mot juste pour ne pas fermer la discussion, brusquer son interlocuteur, voire le blesser. Il lui faut par ailleurs savoir anticiper sur  la confidence qui pourrait sombrer dans un déballage malsain susceptible d’exciter le voyeurisme. Il doit se garder d'appuyer là où ça fait mal au risque de provoquer l'hémorragie sentimentale. Il doit éviter la mise à nu - non pas des corps (ils ne se voient pas de toute façon) - mais de l'intime, du plus secret des êtres. Avec tact et discernement, l'animateur doit  décider - seul - et dans l’instant. Sous l'œil attentif des milliers... d'oreilles qui l'écoutent.  

Il est plus confortable d'écrire Freedom que de le faire vivre en direct. 

La vertu éducative

L’écriture - et donc la lecture - est déjà éducative, dans le sens, nous l’avons vu, où elle permet d’être plus lucide. La question de la fonction éducative de la radio échappe au champ littéraire et interpelle d’avantage le sociologue. Reste que l’article paru dans Télémag du 28 novembre 2006 me fait conclure de façon péremptoire sur « les vertus éducatives et thérapeutiques » de radio Freeedom.  Je veux donc y revenir ici de façon plus circonstanciée.

 

Le statut de l’intervenant

La question du statut de l’apprenant est au centre de la question éducative et, peut-être aussi,  nous le verrons plus loin, de la question « thérapeutique ».

L’accès au  forum permanent offert aux auditeurs de Freedom leur octroie, de fait, le statut de personnes autorisées à faire valoir une expérience ou un point de vue, de personnes qui ont quelque chose à dire. Ce crédit accordé, a priori, à l’intervenant, sans considération de niveau ou de classe sociale, a une importance considérable. Si je suis considéré - si je me considère - comme un « monde qui gagne pas causer », un « monde qui connaît pas rien »,  il m’est difficile de progresser. Il y a des postures mentales qui empêchent d’apprendre. Le travail d’éducation c’est d’abord de « regonfler » les gens, de leur redonner de l’aplomb, de les "remonter".

Quel est le statut accordé à celui qui appelle ? Lui accorde-t-on le crédit de quelqu’un dont la parole a de l’importance, qui mérite d’être écouté, entendu, dont l’avis peut-être utile ? En mot, celui qui appelle est-il pris au sérieux ? 

Une auditrice à qui je demandais pourquoi elle écoutait Freedom, me répondait : « Quand ou appelle, ou peut causer, même en créole, i fait rien. I écoute a ou, i fait in kont èk sak ou na pou dit, i fait un cas ensemb ou ». Cette personne exprimait son sentiment d’être accueillie et reconnue. Donner ou redonner à l’apprenant confiance en lui, est une « condition nécessaire » de l’apprentissage.

« A bon entendeur, salut ! ». « Un homme averti en vaut deux ». Freedom  permet aussi le partage d’expériences, le troc de savoirs-faire. Elle fait entrer de l’Autre chez moi. Elle fait du « Nous ». Ce réseau de confrontation et d’échanges rendant possible la transformation des individus, c’est aussi cela la « vertu éducative » de cette radio.

La vertu thérapeutique 

A la page 185 du roman, un auditeur ironise sur la « radio-thérapie ». La question thérapeutique est présente dans le roman dans la mesure où le personnage de Marie se bat avec une forme d’enfermement qui n’est pas que physique. Les « barreaux » ou entraves, sont aussi dans sa tête. La radio à laquelle elle s’accroche désespérément a-t-elle le pouvoir de la guérir ?

 

La demande d’amour

Abus, agressions, vols,  maltraitances, problèmes de logement…

-         Allo, Bobby, bobo !

La surenchère victimaire prend sur Freedom un caractère massif.

Les victimes se livrent et prennent à témoin la Réunion tout entière. Les auditeurs appellent pour confier une détresse qui relève souvent d’une prise en charge sociale, psychologique voire médicale. L’animateur sait que la personne ne frappe pas à la bonne porte. Que faire ? Indiquer la bonne adresse (celle de l’Association « Momon papa lé là » par exemple) et raccrocher ? Le plus souvent, l’animateur ou l’animatrice choisit de laisser, de faire parler et d’écouter.

Si la fonction thérapeutique commence avec une oreille bienveillante, cette attention accordée à la personne fait du bien. Est-ce que « ça soigne » ? Guilaine GRONDIN, psychologue clinicienne, souligne dans un échange, la nécessité de « ne pas galvauder  les mots d’ écoute et de  thérapeutique. »  Elle rappelle que pour désigner les bienfaits secondaires qu’une personne peut retirer d’une situation (pratique artistique par exemple) les psychologues parlent de « thérapeutique de surcroît ».

En définitive, les gens n’appelleraient-ils pas pour qu’on les « soigne » au sens créole du terme, pour se faire « bercer » et «  réconforter » ? Guilaine GRONDIN cite la formule de LACAN : « Toute demande est une demande d’amour ».

 

La reconnaissance

Dans le même ordre d’idée, Daniel GUERIN, rédacteur de la revue AKOZ évoque, le cadre de l’Analyse Transactionnelle pour expliquer l’engouement des Réunionnais pour radio Freedom.

Le travail d’Eric BERNE et de ses successeurs montre que les « besoins vitaux » de la personne ne se limitent pas aux besoins physiques, comme boire et manger par exemple. Pour qu’un sujet soit en bonne santé - santé à prendre ici au sens global - il a aussi besoin d’être reconnu. « Pour grandir, me développer, j’ai besoin de « signes de reconnaissance ». L’Analyse Transactionnelle accorde beaucoup d’importance à « ces unités d’attention » que je reçois de l’Autre et qui sont essentielles à ma croissance. Ces marques de reconnaissance – à ne pas confondre avec les sourires professionnels et autres compliments de circonstance - nous viennent de notre environnement relationnel dans notre vie privée, dans notre vie professionnelle et plus largement sociale ». Daniel GUERIN fait  l’hypothèse qu’une bonne partie des personnes qui appellent Freedom sont en « manque de reconnaissance ».

Radio Freedom serait ainsi un espace de « reconnaissance ». L’attention bienveillante de l’animateur, le statut accordé à l’intervenant constituent autant d’« unités d’attention ». Le succès de la radio exprimerait ainsi « en plein », la marginalisation vécue « en creux », par les personnes qui appellent. Quand rien ne va plus, quand l'usager se heurte  à la surdité des  institutions , Freedom est  son dernier recours. Il fait appel. Il compose le 99-12-00 ! 

 

Dire ou écrire ?  Voilà la question !

Je voudrais mettre en parallèle trois situations. Des situations similaires, il s’agit de chagrin, de deuil, que nous allons décliner sur trois médias différents.

 

Acte 1. 

Nous sommes sur Freedom. Il est 7h40. Nous sommes le 2 Novembre 2006. L’animatrice annonce le sujet du « Baromètre » du jour : la fête des morts. Elle est vite submergée de témoignages et de larmes. Des femmes – essentiellement – pleurent, au sens propre, à l’antenne la mort d’un enfant ou d’un mari. La voix étranglée par les sanglots retenus,  elles crient leur désespoir : « Ma vie s’est arrêtée ».

L’animatrice écoute, compatit.

-         Ca fait combien de temps qu’il est mort ? …/… Ah… c’est une douleur infinie que de perdre un enfant…/… C’est pas dans l’ordre des choses…

Les femmes qui se succèdent à l’antenne ne viennent pas « parler de la fête des morts », elles viennent dire leur chagrin.  A 8 h 59 l’animatrice est dans l’obligation de couper court aux effusions.

-         Excusez-moi, madame, c’est l’heure du journal d’Europe 1

 

Acte 2. 

Nous sommes dans la presse. La presse écrite. Nous sommes le 9 Décembre 2006. Dans le « Courrier des lecteurs » du JIR, se trouve  un texte intitulé « Poème pour mon fils trop tôt parti ».

 

.../… Depuis ce jour où mon cœur a volé en éclats

Je n’arrête pas d’en ramasser les morceaux 

J’ai du mal à les recoller

Il me manque une partie de moi : Toi.

 

Le texte est signé « Maman ».  Cette mère parle, ou plus exactement, écrit à son fils. « Il me manque une partie de moi : « Toi ».  Pourquoi le crier sur tous les « toits » ?  Pourquoi ce besoin de publier ce chagrin ?

 

Acte 3. 

Nous parlions plus haut de « texte miroir ». La littérature est le royaume des Narcisse. Récit autobiographique, journal, auto-portrait, le texte devient ce miroir dans lequel l’auteur se complait à deviner le regard du lecteur par-dessus son épaule. Pour reprendre la formule de Montaigne, nombreux sont les auteurs qui cèdent à la jouissance de « se livrer tout entier et tout nu ».

 

Je voudrais citer un texte que j’aime beaucoup. Il a jamais tué personne, mon papa.  (Stock, coll. Livre de Poche, 1999). Il n’était pas méchant le papa de Jean-Louis FOURNIER, seulement un peu fou. Quand il avait trop bu. Un jour il est mort... Son papa  était docteur.

Il soignait les gens, des gens pas riches, qui souvent ne le payaient pas, mais ils lui offraient un verre en échange, parce que mon papa, il aimait bien boire un coup, plusieurs coups même, et le soir, quand il rentrait, il était bien fatigué. Quelquefois, il disait qu’il allait tuer maman, et puis moi aussi, parce que j’étais l’aîné et pas son préféré…/… p. 15

 

Dans ce texte drôle et poignant, l’auteur raconte avec malice et tendresse qu’il ne peut pas ne pas aimer cet homme, son père, médecin mais néanmoins alcoolique !

«  Mon père est mort à 43 ans. J’avais quinze ans. Aujourd’hui je suis plus vieux que lui.

Je regrette de ne pas l’avoir mieux connu.

 Je ne lui en veux pas.

Maintenant j’ai grandi, je sais que c’est difficile de vivre, et qu’il ne faut pas trop en vouloir à certains, plus fragiles, d’utiliser des « mauvais » moyens pour rendre supportable leur insupportable.

 

Pour parler d’écriture à l’école, on dit aussi « expression écrite ». Nous avons tous besoin de raconter l’amour, la haine, les rêves et désespoirs qui nous habitent. Ce chagrin d’avoir manqué de père, d’avoir manqué  son père, Jean-Louis FOURNIER a eu besoin de le partager avec des milliers de lecteurs. 

 

Monsieur Oscar, mon premier roman, est aussi une façon de "porter le deuil", de partager un chagrin.     

 

"Lui, il avait fini de tousser. On aurait dit qu’il flottait sur les draps qui l'ensevelissaient jusqu'au visage. Non, il n'était pas posé sur le vide ou sur de gros flocons de nuages comme les Saints des images pieuses. C’est après « la levée d’corps » que j’ai compris. Le cadavre de Monsieur Oscar était étendu sur un banc coincé par des chaises en position légèrement inclinée. Immobile, comme sur une photo. Pâle comme un linge délavé, rasé de près, les cheveux bien tirés. Il  avait l'air tranquille, "en paix". Bien entouré par les vases à fleurs, les bougies, le crucifix, la vierge Marie, le Sacré-cœur : ils y étaient tous. J’aurais mieux vu la photo de mamie Léontine, avec son petit bouquet, sa jupe noire, son corsage blanc, son livre de leçons de choses et son alliance en or."

Monsieur Oscar, éditions Ibis Rouge, p. 140

 

Les uns ont pu construire un savoir-écrire. Ils écriront au journal ou feront un roman. Les autres auront toujours la possibilité de décrocher le téléphone, pour peu qu’une radio accueille leur « demande d’amour ».

 

D. L.

 

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