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De
la parole à l'écriture
Daniel
LAURET
Freedom, un mouvement politique, une radio, un roman.
Ecrire « sur » Freedom, pourquoi ?.
Avez-vous un message ?.
Pourquoi « Bob » ?.
Kèl langue ?.
Composition.
Les narrateurs.
L’histoire.
La docufiction.
La médiation littéraire.
Le temps de l’écriture.
La vertu éducative.
Le
statut de l’intervenant
La vertu thérapeutique.
La
demande d’amour
La
reconnaissance.
Dire ou écrire ? Voilà
la question !
Ce
livre n’est pas de la radio. « Il y manque la peau des voix »
pour reprendre l’expression de Daniel MERMET.
Reste
que pour ne parler que du roman, il faudrait déjà pouvoir bien le
distinguer
-
du « Mouvement » ou du « Parti »
politique Freedom.
-
du média, de la radio dont le « Mouvement » est
l’émanation.
La
chose n’est pas facile. Dans son ouvrage paru en 1995 aux Editions
Simone Sudre, Arnaud PONTUS, décrit longuement « Le phénomène
Free DOM à l’Ile de la Réunion »
Le texte, qu’il convient de classer dans la catégorie des
« essais », prend pourtant, ici et là, l’allure d’un
« roman » et le mot « FIN », à la page 224,
semble marquer la fin d’un film… qui a continué depuis 1995.
Arnaud PONTUS pourrait sans difficulté écrire aujourd’hui le
deuxième tome de la saga Free DOM, l’histoire de cette « famille »,
de la Dame en Noir et de l’Homme en Blanc comme il était
d’usage d’appeler Camille et Margie, dans les médias.
Même
si ce livre, BOB, n’est pas de la radio, l’expérience des premières
rencontres m’a montré qu’il est bien difficile de ne parler que
du roman et de circonscrire les débats au champ littéraire, en
marge des considérations sociologiques ou politiques.
Quand
on me parle de BOB, j’entends souvent « Ah, le livre
que vous avez écrit sur Freedom ! ». Oui j’ai bien utilisé
Freedom comme support. J’ai bien écrit « sur »
Freedom, comme on fixe une histoire sur une pellicule. Reste que ma
visée première n’était pas de « rendre
compte » du phénomène médiatique Freedom. Je le fais
exister comme toile de fond de mon récit. Sans plus. Ce
texte n’est donc pas un essai « sur » Freedom. Il
n’est pas non plus une compilation de « morceaux choisis ».
En tant que romancier, mon but est de raconter une histoire.
L’aventure est partie d’un jeu. Dans le cadre d’un atelier
d’écriture. Et puis mon « je » m’a rattrapé.
J’ai retrouvé mes démons, la Réunion qui m’habite. Mon
travail de romancier a été de « textualiser », de
mettre en texte, cette Réunion là.
Ce
texte n’est pas un plaidoyer « pour » ou « contre »
Freedom. C’est un roman, c’est à dire un texte « ouvert ».
Un message - ou une volonté de message - « fermerait »
le texte. Le texte doit donner à penser, et pas seulement à
« penser que … ».
Au lecteur les analyses et conclusions qu’il pense pouvoir
tirer du texte. Si message il y a, il est donné de surcroît.
Bob
est l’animateur phare de Freedom. J’ai découvert depuis,
qu’il habite le village qui m’a vu grandir. Mais Bob, c’est
aussi le journal de Marie, ce carnet auquel elle confie ses pensées
secrètes. Marie est dépressive, confuse. Marie écrit à Bob, elle
écrit à son Bob tout en écrivant son Bob comme d’autres écrivent
leur « Blog ».
C’est
la langue des Réunionnais. Ici et maintenant. Il suffit de les
enregistrer. Cette langue peut surprendre quand on l’objective,
quand la voit transcrite, étalée en travers de la page, mais
c’est comme ça que les gens parlent.
Tantôt en français, tantôt en créole. Tantôt dans
l’entre-deux d’une parole « mélanguée », selon le
mot de Jean-Louis ROBERT.
Comme
les cultures, les langues se côtoient, s’entrechoquent,
s’interpénètrent. Les langues ne sont pas des terres entourées
d’eau. Dans une île de métissage, il serait surprenant que la
langue soit à l’abri de la « batarsité » pour
reprendre le
mot de Danyèl WARO. Pour rendre compte de ces mouvements
d’aller-retour entre les codes utilisés par les locuteurs, les
linguistes parlent de « code switching », « d’alternance
codique ». Je préfère parler de «code swinging » tant
cette pratique est vécue de façon spontanée.
La
perspective de rester d’un côté ou de l’autre des frontières
linguistiques est une bataille perdue d’avance. Il faut continuer
à déconstruire le mythe de la pureté linguistique. C’est une
impasse. Il est bon d’occuper « l’entre-deux », de
marier les langues en présence, de les métisser dans un usage décomplexé.
La question de la langue
pose en définitive la question du lectorat. Or il me semble que les
lecteurs réunionnais sont capables de gérer cette mixité
linguistique. Ils pourraient même s’en régaler.
J’ai
dit plus haut que Bob n’était pas
un « best of » de séquences choisies à
l’antenne. Bob
n’est pas une transcription mais bien un travail d’écriture.
C’est une construction imaginaire. J’ai bien sûr beaucoup écouté
Freedom et je m’en suis inspiré. Il me fallait un « tempo »
pour porter ma mélopée. J’ai cherché la pulsation, le « souffle »
de cette radio pour « animer » mon récit. Mais
l’inspiration n’est pas l’aspiration. Il ne s’agissait pas
de « pomper » Freedom.
Bob
est un roman construit sur la grille hebdomadaire de Freedom, dans
une boucle qui va du lundi au lundi. Les appels se succèdent et
bientôt se recoupent. Le "tapis
mendiant" se construit dans
une logique de collage, d’associations hexagonales.
Bob
est un roman dans le roman avec la mise en abyme du journal intime
de Marie. C’est un roman qui confond le réel et l’espace de la
fiction avec l’intrusion des personnages dans le poste. C’est un
texte que le romancier dédie à un de ses personnages. Dans des
remerciements qui font corps avec le texte, le clin d’œil de
l’auteur annonçant pour le lundi,
l’arrivée du roman dans les studios de Freedom, préfigure
l’intrusion finale de l’objet livre dans l’espace de la radio.
Bob
est un texte à deux voix. C’est à la fois de l’oral et de l’écrit.
Le roman, peut se lire comme la rencontre de ces deux voix,
dans le poste. Voix de terre et voix du ciel : celle de Marie
qui vit en marge de ce monde. Elle a largué les amarres, elle dérive,
elle s’enfonce dans une réclusion qui
s’annonce perpétuelle.
Bob
est un texte aux narrateurs multiples. Qui raconte l’histoire ?
Les Réunionnais eux-mêmes et les
animateurs qui aident ceux qui appellent à développer des récits
de vie.
La
parole s’organise selon trois modes d’énonciation :
-
Le dialogue téléphoné, qui relève d’une forme théâtrale,
sans mention explicite des interlocuteurs.
-
Le « Bob » de Marie, son journal intime, écrit
en marge de son écoute de la radio. C’est un monologue intérieur,
une voix off typographiquement distinguée par l’italique.
-
L’écrit « oralisé » du Journal radio ou télévisé
retransmis à l’antenne.
L’histoire
est celle de Marie, celle d’un retour au pays, d’un retour
aux sources sur les traces du père. Marie vit un enfermement dont
seul son père pourrait la délivrer. Un père « dû ».
Un père déjà perdu. C’est un pèlerinage douloureux qui laisse
présager une fin tragique. Marie court vers un piège qui va se
refermer sur elle.
C’est
une histoire qui se passe, comme beaucoup d’histoires réunionnaises
entre « Ici » et « Là-bas », la Réunion et
la France. Entre le « dedans » du journal intime et le
« dehors », du forum radiophonique. L’écriture permet
d’explorer les espaces intimes. Pour connaître l’histoire de
Marie, il faut lire son « Bob ». Il donne à voir
l’envers du décor médiatique, l’ombre
projetée de ce que la radio donne à entendre.
« Le roman
est un miroir que l’on promène le long du chemin ».
La formule de Stendhal exprime le souci du romancier de témoigner
de son temps. Le terme de Freedo-roman exprime que le roman
restitue le cadre et l’ambiance de cette radio interactive.
"La
recherche d’une odeur de grand-père" (cf. le dernier titre de
Dany BEBEL-GISLER), a
inspiré mon premier roman Monsieur Oscar. J’ai témoigné
du « temps lontan » mais écrire un roman « réunionnais »,
c’est aussi témoigner de la Réunion d’aujourd’hui, celle qui
s’agite sous nos yeux. Une Réunion que la radio nous sert,
quotidiennement, au petit déjeuner, pour ainsi dire sur un plateau.
Il suffit d’ouvrir le poste et d’écouter le « Baromètre »
pour entendre sa rumeur du « battant des lames au sommet des
montagnes ». A côté du Maïdo et autres belvédères le Guide
du Routard devrait signaler Freedom comme point de vue
sur la société réunionnaise.
BOB
peut ainsi se lire comme une tranche de vie réunionnaise
contemporaine, un tableau qui évite les lunettes solaires de
l’exotisme touristique. En toile de fond se livre une Réunion qui
ne se montre guère mais qui donne plus volontiers de la voix. A
l’image de ces quartiers où les tôles de récupération sont
dressées pour décourager les regards sans arrêter ni les voix, ni
la musique.
Si
le terme « docu-fiction » évoque la dimension
documentaire d’une chronique sociale il fait une part égale à la
fiction. Dans les récits qu’on entend à l’antenne, la frontière est
souvent fragile entre fiction et réalité, l’affabulation et les
faits. Projetés sur les écrans de nos imaginations, les récits
de vie esquissés à l’antenne s’enflent en romans.
« Écoutons
voir. La radio n’est qu’image. Une image que chacun produit. On
pourrait dire une « vision ». La radio est l’art le
plus visuel qui soit. Et le plus sensitif. Et le plus intime, et le
plus mobile. Grâce à l’auto-radio, le baladeur, la
radio suit le corps. La radio est mouvement. Voyage dans le
voyage ».
Daniel
MERMET,
Là-bas,
si j’y suis, Carnets
de route, Éditions de la Découverte, 1999
Un
animateur, le casque sur les oreilles, devant son ordinateur,
accueille dans son studio sans fenêtre, grâce à la complicité de
milliers d’auditeurs, le bruit du monde vivant. Le chien aboie, le
coq chante « devant la porte », l’enfant
s’impatiente sur les genoux de la mère : on a l’impression
d’y être. Les bruits du jardin, de la cuisine viennent se mêler
au paysage sonore public ou intime de chacun. Dans la voiture, dans
l’autobus ( « car jaune » ou « réseau
pastel »), dans
le taxi, dans le salon de coiffure, l’auditeur s’étonne,
s’indigne. On est accroché à une parole. On écoute, on est
ailleurs. C’est à dire au plus près de nous même. Même et
peut-être surtout, lorsque ce que nous entendons nous met « hors
de nous ». Le timbre d’une voix, l’émotion qui transparaît,
le décor sonore : nous sommes dans une chambre d’échos
ouverte à toutes nos projections. Oui, Daniel MERMET, le radiophonique invite au
rêve!
Pourquoi
mettre par écrit ce qui s’entend déjà ?
"La
réalité n'est pas une chose à aller retirer en vrac une fois pour
toutes, et à emporter dans des sacs. Il faut qu'on la fabrique par
le biais du langage. C'est pour ça que j'écris. La réalité qui
vient au jour dans le langage est la seule que je connaisse et que
je reconnaisse. Elle me donne le sentiment d'être présent..."
Paul
NIZON
J’ai
déjà dit que ce texte n’était pas une « transcription »
de l’oral. De toute façon ce qui s’écrit n’est pas ce qui
s’entend mais ce qui est entendu par quelqu’un. C’est mon écoute
de Freedom que je propose au lecteur. Mon regard peut croiser le
sien, le rencontrer ou au contraire le heurter. Comme le souligne
Paul NIZON « la « réalité » Freedomienne ou réunionnaise
proposée au lecteur dans le texte reste une « réalité
construite ».
Pourquoi
cette construction ? « Pour avoir le
sentiment d’être présent » répond Paul NIZON. Pour
"sortir de la rumeur grondante" et pouvoir
"penser dans le jeu de l'écriture", suggère
Christian VITTORI dans sa postface du roman.
L’écrit
a pour fonction de révéler, au sens photographique du terme, ce
qui ne s’entend pas. De permettre de lire entre les lignes, en
l’occurrence... « téléphoniques ».
« L’écriture
rend possible une nouvelle façon d’examiner le discours grâce à
la forme semi-permanente qu’elle donne au message oral. Ce moyen
d’inspection du discours permet d’accroître le champ de
l’activité critique. Les possibilités de l’esprit critique
s’accroissent du fait que le discours se trouve ainsi déployé
devant les yeux ».
Jacques
GOODY,
La
raison graphique, Les éditions de minuit, 1979, p. 86-87
Stendhal
souligne la fonction miroir du roman. Le texte propose une
« image retour » qui peut agacer ou au contraire
conforter les usagers. Ce qui importe c’est que le retour
d’image soit un lieu de « réflexion ». Plus l’écoute
de la radio est captivante, plus elle rend la réflexion
« captive ». L’écriture la libère en
facilitant la prise de distance et l’analyse. Le texte ouvre alors
au débat, voire au changement.
Nous
travaillons pour que l'écriture reste ce qu'elle a toujours été :
un espace d'invention et de subversion dont la liberté est la
condition.
Elisabeth
BING
Je
souscris à cette phrase par laquelle Elisabeth BING résume
l’éthique de ses ateliers d'écriture, un engagement que ne
saurait récuser une radio dont l’étendard est la liberté
d’expression.
Dans
les échanges avec le public on s’aperçoit que la réalité
Freedomienne ne laisse personne indifférent, qu'il est bon
ton, « bon chic, bon genre » de s'afficher
Freedoallergique, de bouder la Freedomanie, la
Freedofolie, la Freedolâtrie ou la Freedodépendance... mais qu'au
détour d'un argument il n’est pas rare d'entendre les
participants "avouer" un peu malgré eux, le plaisir –
presque honteux - d'avoir été un jour ou l'autre
Freedomisés : d’avoir écouté « quand même »,
d’avoir « eu envie d’appeler » pour réagir.
Écouter Freedom relèverait de la problématique du tabou. D’un côté la
grande famille Freedomienne plutôt inactive, en tout cas bien créole,
de l’autre, la minorité Réunionnaise indexée voire métropolitaine.
Tout se passe comme si cette écoute renvoyait à l’auditeur
l’image d’une Réunion clivée,
source de malaise et de mauvaise conscience (Laurita ALENDROIT,
Présidente de l'Association ANKRAKE) .
Écrire
demande beaucoup de temps. J’ai mis presque deux ans pour écrire
ce texte et je serais encore en train de l’écrire si je ne m’en
étais pas séparé. Le temps de l’écriture n’est pas le même
que celui de la parole. Je ne connais pas l’inspiration
torrentielle qui produit les romans fleuve. Chez moi, c’est plutôt
la rosée du petit matin, qui vient progressivement « tremper »
le texte pour lui donner sa consistance. Le texte se dépose, se révèle
par couches successives. C’est une pâte qui reste longtemps
souple aux recadrages et aux ré-écritures. Elle a besoin de temps
pour se figer et prendre son caractère.
Le
temps de l'écriture ? Je voudrais souligner à quel point la
tâche de l’animateur (soumis à l’oral) et celle de l’écrivain
(devant sa feuille électronique) sont différentes. L’écriture,
en effet, permet « l’arrêt sur pensée », comme
le magnétoscope permet « l’arrêt sur image ». Écrire,
c’est pouvoir lever la plume, s’arrêter au bout de la ligne, peser
ses mots, et, si nécessaire, reprendre sa phrase. L’écriture
s’accommode du repentir.
L’animateur
qui intervient derrière son micro subit, pour sa part, la tyrannie
du direct. Il n'a pas le droit à l'erreur. Il lui faut
trouver instantanément le mot juste pour ne pas fermer la
discussion, brusquer son interlocuteur, voire le blesser. Il lui
faut par ailleurs savoir anticiper sur
la confidence qui pourrait sombrer dans un déballage malsain
susceptible d’exciter le voyeurisme. Il doit se garder
d'appuyer là où ça fait mal au risque de provoquer l'hémorragie
sentimentale. Il doit éviter la mise à nu - non pas des corps (ils
ne se voient pas de toute façon) - mais de l'intime, du plus secret
des êtres. Avec tact et discernement, l'animateur doit décider
- seul - et dans l’instant. Sous l'œil attentif des
milliers... d'oreilles qui l'écoutent.
Il
est plus confortable d'écrire Freedom que de le faire
vivre en direct.
L’écriture
- et donc la lecture - est déjà éducative, dans le sens, nous
l’avons vu, où elle permet d’être plus lucide. La question de
la fonction éducative de la radio échappe au champ littéraire et
interpelle d’avantage le sociologue. Reste que l’article paru
dans Télémag du 28 novembre 2006 me fait conclure de façon
péremptoire sur « les vertus éducatives et thérapeutiques »
de radio Freeedom. Je
veux donc y revenir ici de façon plus circonstanciée.
La
question du statut de l’apprenant est au centre de la question éducative
et, peut-être aussi, nous
le verrons plus loin, de la question « thérapeutique ».
L’accès
au forum permanent offert aux auditeurs de Freedom leur
octroie, de fait, le statut de personnes autorisées à faire valoir
une expérience ou un point de vue, de personnes qui ont quelque
chose à dire. Ce crédit accordé, a priori, à l’intervenant,
sans considération de niveau ou de classe sociale, a une importance
considérable. Si je suis considéré - si je me considère - comme
un « monde qui gagne pas causer », un « monde qui
connaît pas rien »,
il m’est difficile de progresser. Il y a des postures
mentales qui empêchent d’apprendre. Le travail d’éducation
c’est d’abord de « regonfler » les gens, de leur
redonner de l’aplomb, de les "remonter".
Quel
est le statut accordé à celui qui appelle ? Lui accorde-t-on
le crédit de quelqu’un dont la parole a de l’importance, qui mérite
d’être écouté, entendu, dont l’avis peut-être utile ?
En mot, celui qui appelle est-il pris au sérieux ?
Une
auditrice à qui je demandais pourquoi elle écoutait Freedom, me répondait :
« Quand ou appelle, ou peut causer, même en créole, i fait
rien. I écoute a ou, i fait in kont èk sak ou na pou dit, i fait
un cas ensemb ou ». Cette personne exprimait son sentiment
d’être accueillie et reconnue. Donner ou redonner à
l’apprenant confiance en lui, est une « condition nécessaire »
de l’apprentissage.
« A
bon entendeur, salut ! ». « Un homme averti en vaut
deux ». Freedom permet
aussi le partage d’expériences, le troc de savoirs-faire. Elle
fait entrer de l’Autre chez moi. Elle fait du « Nous ».
Ce réseau de confrontation et d’échanges rendant possible la
transformation des individus, c’est aussi cela la « vertu éducative »
de cette radio.
A
la page 185 du roman, un auditeur ironise sur la « radio-thérapie ».
La question thérapeutique est présente dans le roman dans la
mesure où le personnage de Marie se bat avec une forme
d’enfermement qui n’est pas que physique. Les « barreaux »
ou entraves, sont aussi dans sa tête. La radio à laquelle elle
s’accroche désespérément a-t-elle le pouvoir de la guérir ?
Abus,
agressions, vols, maltraitances,
problèmes de logement…
-
Allo, Bobby, bobo !
La
surenchère
victimaire prend sur Freedom un caractère massif.
Les
victimes se livrent et prennent à témoin la Réunion tout entière.
Les auditeurs appellent pour confier une détresse
qui relève souvent d’une prise en charge sociale,
psychologique voire médicale. L’animateur sait que la personne ne
frappe pas à la bonne porte. Que faire ? Indiquer la bonne
adresse (celle de l’Association « Momon papa lé là »
par exemple) et raccrocher ? Le plus souvent, l’animateur ou
l’animatrice choisit de laisser, de faire parler et d’écouter.
Si
la fonction thérapeutique commence avec une oreille bienveillante,
cette attention accordée à la personne fait du bien. Est-ce que
« ça soigne » ? Guilaine GRONDIN, psychologue
clinicienne,
souligne dans un échange, la nécessité de « ne pas
galvauder les mots d’ écoute et de thérapeutique. »
Elle rappelle que pour désigner les bienfaits secondaires
qu’une personne peut retirer d’une situation (pratique
artistique par exemple) les psychologues parlent de « thérapeutique
de surcroît ».
En
définitive, les gens n’appelleraient-ils pas pour qu’on les
« soigne » au sens créole du terme, pour se faire
« bercer » et « réconforter » ?
Guilaine GRONDIN cite la formule de LACAN : « Toute
demande est une demande d’amour ».
Dans
le même ordre d’idée, Daniel GUERIN, rédacteur de la revue AKOZ
évoque, le cadre de l’Analyse Transactionnelle pour expliquer
l’engouement des Réunionnais pour radio Freedom.
Le
travail d’Eric BERNE et de ses successeurs montre que les « besoins
vitaux » de la personne ne se limitent pas aux besoins
physiques, comme boire et manger par exemple. Pour qu’un sujet
soit en bonne santé - santé à prendre ici au sens global - il a
aussi besoin d’être reconnu. « Pour grandir, me développer,
j’ai besoin de « signes de reconnaissance ». L’Analyse
Transactionnelle accorde beaucoup d’importance à « ces unités
d’attention » que je reçois de l’Autre et qui sont
essentielles à ma croissance. Ces marques de reconnaissance – à
ne pas confondre avec les sourires professionnels et autres
compliments de circonstance - nous viennent de notre environnement
relationnel dans notre vie privée, dans notre vie professionnelle
et plus largement sociale ». Daniel GUERIN fait
l’hypothèse qu’une bonne partie des personnes qui
appellent Freedom sont en « manque de reconnaissance ».
Radio
Freedom serait ainsi un espace de « reconnaissance ».
L’attention bienveillante de l’animateur, le statut accordé à
l’intervenant constituent autant d’« unités d’attention ».
Le succès de la radio exprimerait ainsi « en plein »,
la marginalisation vécue « en creux », par les
personnes qui appellent. Quand rien ne va plus, quand l'usager se
heurte à la surdité des institutions , Freedom
est son dernier recours. Il fait appel. Il compose le 99-12-00
!
Je
voudrais mettre en parallèle trois situations. Des situations
similaires, il s’agit de chagrin, de deuil, que nous allons
décliner
sur trois médias différents.
Acte
1.
Nous
sommes sur Freedom. Il est 7h40. Nous
sommes le 2 Novembre 2006. L’animatrice annonce le sujet du
« Baromètre » du jour : la fête des morts. Elle
est vite submergée de témoignages et de larmes. Des femmes –
essentiellement – pleurent, au sens propre, à l’antenne la mort
d’un enfant ou d’un mari. La voix étranglée par les sanglots
retenus, elles crient
leur désespoir : « Ma vie s’est arrêtée ».
L’animatrice
écoute, compatit.
-
Ca fait combien de temps qu’il est mort ? …/…
Ah… c’est une douleur infinie que de perdre un enfant…/…
C’est pas dans l’ordre des choses…
Les
femmes qui se succèdent à l’antenne ne viennent pas « parler
de la fête des morts », elles viennent dire leur chagrin.
A 8 h 59 l’animatrice est dans l’obligation de couper
court aux effusions.
-
Excusez-moi, madame, c’est l’heure du journal d’Europe
1
Acte
2.
Nous sommes dans la presse. La presse écrite. Nous
sommes le 9 Décembre 2006. Dans le « Courrier des lecteurs »
du JIR, se trouve un texte intitulé « Poème pour mon
fils trop tôt parti ».
.../…
Depuis ce jour où mon cœur a volé en éclats
Je
n’arrête pas d’en ramasser les morceaux
J’ai
du mal à les recoller
Il
me manque une partie de moi : Toi.
Le
texte est signé « Maman ».
Cette mère parle, ou plus exactement, écrit à son fils.
« Il me manque une partie de moi : « Toi ».
Pourquoi le crier sur tous les « toits » ?
Pourquoi ce besoin de publier ce chagrin ?
Acte
3.
Nous parlions plus haut de « texte miroir ».
La littérature est le royaume des Narcisse. Récit
autobiographique, journal, auto-portrait, le texte devient ce miroir
dans lequel l’auteur se complait à deviner le regard du lecteur
par-dessus son épaule. Pour reprendre la formule de Montaigne,
nombreux sont les auteurs qui cèdent à la jouissance de « se
livrer tout entier et tout nu ».
Je
voudrais citer un texte que j’aime beaucoup. Il a jamais tué
personne, mon papa. (Stock,
coll. Livre de Poche, 1999). Il n’était pas méchant le papa de
Jean-Louis FOURNIER, seulement un peu fou. Quand il avait trop bu.
Un jour il est mort... Son papa
était docteur.
Il
soignait les gens, des gens pas riches, qui souvent ne le payaient
pas, mais ils lui offraient un verre en échange, parce que mon
papa, il aimait bien boire un coup, plusieurs coups même, et le
soir, quand il rentrait, il était bien fatigué. Quelquefois,
il disait qu’il allait tuer maman, et puis moi aussi, parce que
j’étais l’aîné et pas son préféré…/… p.
15
Dans
ce texte drôle et poignant, l’auteur raconte avec malice et
tendresse qu’il ne peut pas ne pas aimer cet homme, son père, médecin
mais néanmoins alcoolique !
«
Mon père est mort à 43 ans. J’avais quinze ans. Aujourd’hui je
suis plus vieux que lui.
Je
regrette de ne pas l’avoir mieux connu.
Je
ne lui en veux pas.
Maintenant
j’ai grandi, je sais que c’est difficile de vivre, et qu’il ne
faut pas trop en vouloir à certains, plus fragiles, d’utiliser
des « mauvais » moyens pour rendre supportable leur
insupportable.
Pour
parler d’écriture à l’école, on dit aussi « expression
écrite ». Nous avons tous besoin de raconter l’amour, la
haine, les rêves et désespoirs qui nous habitent. Ce chagrin
d’avoir manqué de père, d’avoir manqué son père,
Jean-Louis FOURNIER a eu besoin de le partager avec des milliers de
lecteurs.
Monsieur
Oscar, mon premier roman, est
aussi une façon de "porter le deuil", de partager un
chagrin.
"Lui,
il avait fini de tousser. On aurait dit qu’il flottait sur les
draps qui l'ensevelissaient jusqu'au visage. Non, il n'était pas
posé sur le vide ou sur de gros flocons de nuages comme les Saints
des images pieuses. C’est après « la levée d’corps »
que j’ai compris. Le cadavre de Monsieur Oscar était étendu sur
un banc coincé par des chaises en position légèrement inclinée.
Immobile, comme sur une photo. Pâle comme un linge délavé, rasé
de près, les cheveux bien tirés. Il
avait l'air tranquille, "en paix". Bien entouré
par les vases à fleurs, les bougies, le crucifix, la vierge Marie,
le Sacré-cœur : ils y étaient tous. J’aurais mieux vu la
photo de mamie Léontine, avec son petit bouquet, sa jupe noire, son
corsage blanc, son livre de leçons de choses et son alliance en or."
Monsieur
Oscar, éditions Ibis Rouge, p. 140
Les
uns ont pu construire un savoir-écrire.
Ils écriront au journal ou feront un roman. Les autres auront
toujours la possibilité de décrocher le téléphone, pour peu
qu’une radio accueille leur « demande d’amour ».
D.
L.
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