Les écrivains en guerre 

 

"Plus le discours est engagé, plus le travail sur la forme est important " 

 

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UNE COLÈRE FÉCONDE : Boualem Sansal, Télérama n° 2951 – 2 août 2006

LA COURBATURE : Wajdi Mouawad,  Courrier international, N°822, 3-23 août 2006

 

 

 

LA COURBATURE

C’est la soudaineté de tout cela qui fait mal. Tout à coup. D'un coup. Voilà. Ponts détruits, jambes arrachées, enfances perdues et routes défoncées, immeubles écroulés, avions dans le ciel et hurlements. Sifflement et explosion et prière désespérée, souffle trop court, cœur qui bat, grande frayeur, sommeil brûlé et ironie et honte et humiliation. Cela tout à coup. Soudaineté. Comme un couteau planté dans la gorge.

Des jours déjà que je marche sans faire attention à rien, à la recherche des mots. Ne pas croire ceux qui disent qu' "il n y a pas assez de mots pour dire... ", au contraire, s'entêter. Quand on n'a plus rien, il nous reste encore des mots ; si on commence à dire qu'il n'y a plus de mots, alors vraiment tout est perdu, noirceur, noirceur…/…

Est-ce qu'on peut pleurer des lettres ? Pleurer de tout son alphabet, alphabet arabe, Aleph et Bé, alpha et bêta. Devenir poulpe et éclater en encre. Pour inventer des mots ? Est-ce qu'on peut pleurer des lettres ? Alors, marcher dans la rue. Chercher des mots. Non pas pour apaiser, non pas pour consoler. Non pas pour dire la situation de tout cela, non pas pour parler politique. Surtout pour ne pas parler politique. Au contraire. Utiliser une langue incompréhensible à la politique.

Au journaliste qui me demandait quelle était ma position dans le conflit du Proche-Orient, je n'ai pas pu lui mentir, lui avouant que ma position relevait d'une telle impossibilité que ce n'est plus une position, c'est une courbature. Torticolis de tous les instants.

Je n'ai pas de position, je n'ai pas de parti, je suis simplement bouleversé, car j'appartiens tout entier à cette violence. Je regarde la terre de mon père et de ma mère et je me vois, moi : je pourrais tuer et je pourrais être des deux côtés, des six côtés, des vingt côtés. Je pourrais envahir et je pourrais terroriser. Je pourrais me défendre et je pourrais résister et, comble de tout, si j'étais l'un ou si j'étais l'autre, je saurais justifier chacun de mes agissements et justifier l'injustice qui m'habite, je saurais trouver les mots pour dire combien ils me massacrent, combien ils m'ôtent toute possibilité de vivre.

Cette guerre, c'est moi, je suis cette guerre. C'est un "je" impersonnel qui s'accorde à chaque personne, et qui pourrait dire le contraire ? Pour chacun, le même désarroi. Je le sais. J'ai marché toute la nuit à la faveur de la canicule pour tenter de trouver les mots, tous les mots, tenter de dire ce qui ne peut pas être dit. Car comment dire l’abandon des hommes par les hommes ? Je voudrais déterrer les mots à défaut de ressusciter les morts. Car ce n'est pas la destruction qui me terrorise, ce ne sont pas même les invasions, non, car les gens de mon pays sont indésesperables malgré tout leur désespoir et demain, j’en suis sûr, vous les verrez remettre des vitres à leurs fenêtres, replanter des oliviers, et continuer, malgré la peine effroyable, à sourire devant la beauté. Ils sont fiers. Ils sont grands. Les routes sont détruites. Elles seront reconstruites. Et les enfants, morts dans le chagrin insupportable de leurs parents, naîtront encore. Au moment où je vous écris, des gens, là-bas, font l'amour. Obstinément.

Ce qui est terrifiant, ce n'est pas la situation politique, c'est la souricière dans laquelle la situation nous met tous et nous oblige, face à l'impuissance à agir, à faire un choix insupportable : celui de la haine ou celui de la folie.

Wajdi Mouawad,  Courrier international, N°822, 3-23 août 2006

 

Le dramaturge et romancier, Wajdi Mouawad,  né au Liban en 1968, a vécu en France avant d’émigrer au Québec. Il a notamment écrit Incendies (qui a trait à la guerre du Liban entre 1975 et 1990), Littoral (Molière du meilleur auteur francophone)  et Forêts (2006). Ses textes sont édités chez Acte Sud.

 


UNE COLÈRE FÉCONDE

Depuis son premier roman en 1999, Boualem Sansal sonde inlassablement les plaies de l’Algérie. Son dernier livre, une lettre ouverte à ses compatriotes, a été interdit. L’écrivain francophile y dénonce le pouvoir et les islamistes. Mais porte aussi l’espoir d’un pays réconcilié.  

Viré en 2003 du ministère de l'Industrie, où il occupait de hautes fonctions, Boualem Sansal écrit désormais à plein temps. Au Serment des barbares, portrait désenchanté de l'Algérie sur fond d'enquête policière, a succédé L'Enfant fou de l'arbre creux, dialogue entre deux condamnés à mort, l'un français, l'autre algérien, au pénitencier de Lambèse. Suivront Dis-moi le paradis puis Harraga, où le narrateur se glisse dans la peau d'une femme dans un monde dominé par les intégristes. Des romans brûlants dont l'histoire, pour citer une phrase de Harraga, « serait des plus belles si elle était seulement le fruit de l'imagination ». On n'échappe pas aux griffes de l'histoire quand on est d'Algérie. Au pire, elles vous laminent, au mieux, elles vous servent à aiguiser votre plume. La plupart des romanciers des années 90 - les Mohammed Dib, Sadek Aïssat, Rachid Boudjedra, Maïssa Bey ou Tahar Djaout, assassiné en 1993 - en ont fait la matière de leurs livres. Si une nouvelle génération commence à écrire « hors champ (Mustapha Benfodil ou le Kabyle El-Mahdi Acherchour, par exemple), Boualem continue de sonder les plaies. Son dernier ouvrage, Poste restante : Alger, n'est-il pas sous-titré Lettre de colère et d'espoir à mes compatriotes ? Une lettre que les Algériens ne recevront pas, puisque le livre est interdit de vente dans leur pays. Censure soft : pas un coup de fil, pas un courrier, pas une menace : le livre est interdit, point barre.  « On n'est plus dans le système soviétique d'antan, où des grouillots épluchaient tout ce qui s'imprimait et taillaient à la hache dans le texte, explique Boualem. Quand Rachid Mimouni avait fini un livre, il envoyait son manuscrit au ministère. On le convoquait, un fonctionnaire lui rendait son travail, tous les passages soulignés devaient disparaître. »

Aujourd'hui, la situation est plus confuse. Ce qu'écrit Boualem, d'autres l'écrivent aussi, dans la presse notamment. Mais lui, le dit mieux. Si l'engagement lui paraît inévitable - « un devoir, explique-t-il, quand le pays va mal » -, le fin lettré sait faire la différence entre un essai littéraire et un brûlot jeté au vent :  « Il y a mille façons de s'engager. J'ai choisi la voie solitaire parce que la politi­que et les associations sont archi-instrumentalisées par le gouvernement, mais l'écriture est une affaire compliquée. La durée de vie d'un livre écrit dans la fièvre, premier degré, ne dépasse pas quelques semaines Plus le discours est engagé, plus le travail sur la forme est important - sinon l'ouvrage manque son but.

Le style Sansal, c'est l'élégance au service de la rage. Une élégance qui fait « basculer la dénonciation du terrain du pamphlet politique dans le champ de la littérature ».  La phrase décochée comme une flèche. Puissante, tous ses lecteurs le reconnaissent.

Texte de Maxime Gibran, Télérama n° 2951 – 2 août 06


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