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LA
COURBATURE
C’est
la soudaineté de tout cela qui fait mal. Tout à coup. D'un coup. Voilà. Ponts détruits,
jambes arrachées, enfances perdues et routes défoncées, immeubles écroulés,
avions dans le ciel et hurlements.
Sifflement et explosion et prière désespérée, souffle trop court, cœur qui bat, grande
frayeur, sommeil brûlé et ironie et honte et
humiliation. Cela tout à coup. Soudaineté. Comme
un couteau planté dans la gorge.
Des
jours déjà que je marche sans faire attention à rien, à la
recherche des mots. Ne pas croire ceux
qui disent qu' "il
n y a
pas assez de mots pour dire...
",
au contraire,
s'entêter. Quand on n'a plus
rien, il nous reste encore des mots ;
si on commence
à dire qu'il n'y a plus de mots, alors vraiment
tout est perdu, noirceur, noirceur…/…
Est-ce qu'on peut pleurer des lettres
? Pleurer de tout son alphabet, alphabet arabe, Aleph et Bé,
alpha et bêta. Devenir poulpe et éclater en encre. Pour inventer
des mots ? Est-ce qu'on peut pleurer des lettres ? Alors, marcher
dans la rue. Chercher des mots. Non pas pour apaiser, non pas pour
consoler. Non pas pour dire la situation de tout cela, non pas pour
parler politique. Surtout pour ne pas parler politique. Au
contraire. Utiliser une langue incompréhensible à la politique.
Au
journaliste qui me demandait quelle était ma position dans le
conflit du Proche-Orient, je n'ai pas pu lui mentir, lui avouant que
ma position relevait d'une telle impossibilité que ce n'est plus
une position, c'est une courbature. Torticolis de tous les instants.
Je
n'ai pas de position, je n'ai pas de parti, je suis simplement
bouleversé, car j'appartiens tout entier à cette violence. Je
regarde la terre de mon père et de ma mère et je me vois, moi : je
pourrais tuer et je pourrais être des deux côtés, des six côtés,
des vingt côtés. Je pourrais envahir et je pourrais terroriser. Je
pourrais me défendre et je pourrais résister et, comble de tout,
si j'étais l'un ou si j'étais l'autre, je saurais justifier chacun
de mes agissements et justifier l'injustice qui m'habite, je saurais
trouver les mots pour dire combien ils me massacrent, combien ils m'ôtent
toute possibilité de vivre.
Cette
guerre, c'est moi, je suis cette guerre. C'est un "je"
impersonnel qui s'accorde à chaque personne, et qui pourrait dire
le contraire ? Pour chacun, le même désarroi. Je le sais. J'ai
marché toute la nuit à la faveur de la canicule pour tenter de
trouver les mots, tous les mots, tenter de dire ce qui ne peut pas
être dit. Car comment dire l’abandon des hommes par les hommes ?
Je voudrais déterrer les mots à défaut de ressusciter les morts.
Car ce n'est
pas la destruction qui me terrorise, ce ne sont
pas même les invasions, non, car les gens de
mon pays sont indésesperables malgré tout leur désespoir et demain, j’en suis sûr, vous les verrez
remettre des vitres à leurs
fenêtres, replanter des oliviers, et continuer, malgré la peine
effroyable, à sourire devant la beauté.
Ils sont fiers. Ils sont grands. Les routes sont détruites. Elles
seront reconstruites. Et les enfants, morts dans le chagrin
insupportable de leurs parents, naîtront encore. Au moment où je
vous écris, des gens, là-bas, font l'amour. Obstinément.
Ce
qui est terrifiant, ce n'est pas
la situation politique,
c'est la souricière dans laquelle la situation nous met tous et nous oblige, face à l'impuissance à
agir, à faire un choix insupportable :
celui de la haine ou celui
de la folie.
Wajdi
Mouawad, Courrier
international, N°822, 3-23 août 2006
Le
dramaturge et romancier, Wajdi Mouawad,
né au Liban en 1968, a vécu en France avant d’émigrer au
Québec. Il a notamment écrit Incendies (qui a trait à la
guerre du Liban entre 1975 et 1990), Littoral (Molière du
meilleur auteur francophone) et
Forêts (2006). Ses textes sont édités chez Acte Sud.
UNE COLÈRE FÉCONDE
Depuis son premier roman
en 1999, Boualem Sansal sonde inlassablement les plaies de l’Algérie.
Son dernier livre, une lettre ouverte à ses compatriotes, a été
interdit. L’écrivain francophile y dénonce le pouvoir et les
islamistes. Mais porte aussi l’espoir d’un pays réconcilié.
Viré en 2003 du ministère de l'Industrie, où il
occupait de hautes
fonctions, Boualem Sansal écrit désormais
à plein temps. Au Serment des barbares, portrait désenchanté de l'Algérie sur fond d'enquête policière, a succédé L'Enfant
fou de l'arbre
creux,
dialogue
entre deux
condamnés à mort, l'un français, l'autre algérien, au pénitencier de Lambèse. Suivront Dis-moi
le paradis puis
Harraga, où le narrateur se glisse dans la peau d'une femme dans un monde dominé par les
intégristes.
Des romans brûlants dont l'histoire, pour citer une phrase
de Harraga,
«
serait des plus
belles si elle
était
seulement
le fruit
de l'imagination ». On n'échappe pas aux griffes de l'histoire quand on est d'Algérie.
Au pire, elles
vous laminent, au mieux, elles vous servent à aiguiser votre plume. La plupart des romanciers des années
90 - les Mohammed Dib, Sadek Aïssat,
Rachid Boudjedra, Maïssa
Bey ou Tahar Djaout, assassiné en
1993 - en ont fait la
matière de leurs livres. Si une nouvelle
génération commence à écrire « hors champ (Mustapha Benfodil ou
le Kabyle El-Mahdi Acherchour, par
exemple), Boualem continue de sonder les plaies. Son
dernier ouvrage, Poste restante : Alger,
n'est-il
pas sous-titré
Lettre de colère et d'espoir à mes compatriotes ? Une lettre que les Algériens ne
recevront pas, puisque le
livre est interdit de vente dans leur pays. Censure
soft : pas un coup de fil,
pas un courrier, pas une
menace : le livre est
interdit, point barre. « On
n'est plus dans le
système soviétique d'antan, où des grouillots
épluchaient tout
ce qui
s'imprimait et
taillaient
à la hache dans le texte,
explique Boualem. Quand Rachid Mimouni avait fini un livre, il
envoyait son
manuscrit au ministère. On le convoquait, un fonctionnaire lui rendait son travail, tous les passages soulignés devaient disparaître. »
Aujourd'hui, la situation est plus confuse. Ce qu'écrit
Boualem, d'autres l'écrivent
aussi, dans la presse notamment.
Mais lui, le dit mieux. Si l'engagement lui paraît inévitable
- «
un devoir, explique-t-il,
quand le pays va mal » -, le fin lettré sait faire la différence entre un essai littéraire
et un brûlot jeté au vent :
« Il
y a mille façons
de s'engager.
J'ai
choisi
la voie
solitaire parce
que la
politique
et les associations sont archi-instrumentalisées
par le
gouvernement, mais l'écriture est une affaire compliquée.
La durée de vie d'un livre écrit
dans la fièvre, premier degré, ne
dépasse pas quelques semaines Plus
le discours est engagé, plus le travail sur
la forme est important - sinon
l'ouvrage manque
son but.
Le style Sansal, c'est l'élégance au service de la
rage. Une élégance qui fait
« basculer la dénonciation
du terrain du
pamphlet politique dans
le champ de la littérature ».
La
phrase décochée comme une flèche. Puissante, tous ses lecteurs le
reconnaissent.
Texte
de Maxime
Gibran, Télérama n° 2951 – 2 août 06
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