|
À
tous ceux qui gardent
encore en mémoire, les temps de déportations, de fuites obligées,
les temps d’exils et de changements imposés.
Aux autres aussi qui se contentent de regarder passivement
tous ces départs précipités souvent sans retours.
Il
est pour nous, très interpellant que certains Historiens affirment
que l’histoire, en général, et celle des hommes en particulier,
ne se lirait que dans les documents ou à l’aide de la
cartographie. Pourtant, l’histoire, heureusement ou
malheureusement et à notre insu, s’est aussi inscrite dans la
chair et le sang des hommes. À la fois ces hommes qui auraient vécu
cette histoire et aussi ceux qui seront nés de ces premiers.
Ainsi,
l’histoire se transmettrait-elle comme un héritage génétique.
. Elle
s’apprendrait par la parole qui circule de bouches en bouches. Les bouches qui se sont
tues, celles de nos morts, mais aussi celles qui ont continué à
raconter. Le corps humain fut le premier des manuscrits et il reste
l’éternel dépositaire de toute l’histoire.
Certes, tous ces historiens
pris entre l’omission volontaire et l’oubli
ne le disent pas, ouvertement, explicitement. Mais leurs œuvres,
quand elles ont été vénérées généralement par des minorités,
des chefs aliénés, assoiffés de pouvoirs, ont fait autant de dégâts
et aussi considérables, sinon plus, dans les peuples restés
meurtris que les massacres des temps passés qu’elles ont
dissimulés.
.
Ces
manuels d’histoire à l’usage des enfants et des adolescents
surtout, et ce, dans tous les pays du monde portent
tant de manques, tant de béances profondes et niées. La vérité
historique, l’historiographie des civilisations, de chaque
territoire, de chaque continent, de chaque île, de chaque ville,
particulièrement lorsque ces terres ont été
conquises par la haine et dans le sang, ont sombré dans trop
de récits uniquement faits à la gloire de guerriers toujours cités
comme étant les seuls vainqueurs.
. Ces textes historiques, aujourd’hui éclairés autrement à
la faveur de tous les savoirs accumulés, se révèlent être des pépinières
du refoulé pour les historiens, des lieux de refoulements que nous
avons collectivement admis. Des refoulements que l’on pourrait
qualifier d’originaires et qui continueraient à organiser
l’histoire vivante que les générations
actuelles vivent, tentant d’apporter une autre
contribution, à l’archéologie de l’histoire.
Pour
tous ceux qui écrivent, les historiens, les romanciers, les poètes, les psychanalystes et les autres pour ceux-là qui
maculent inlassablement la feuille blanche, ils coucheraient éternellement
sur ce linceul éternel et fragile, les signes annonciateurs, sans
commencement ni fin qui caractérisent l’écriture de
l’histoire.
Ces écrivains ne feraient que se constituer comme
les scribes fidèles de l’histoire
.Scribes
de toutes les histoires
humaines.
Histoires
d’eux-mêmes, de nous-mêmes qu’elles soient vraies ou
fictionnelles.
Ainsi
admettons-nous que l’histoire serait aussi littérature c’est-à-dire,
une discipline qui serait mise en écriture.
La
littérature étant l’investissement
et le résultat de la construction même de cette mise en écriture,
en écrivant, nous investissons nos corps et aussi celui des autres
(tous les objets du champ de notre regard). La mise en écritures
par des graphies diverses n’échapperait pas à cette symbolique.
Nous pourrions dire que tout cela aurait commencé ou continué avec
la création des grandes fresques rupestres, au début de nos âges.
Il y aurait ici à rapporter toute une dialectique entretenue par
les mythologues qui expliquent pourquoi les Dieux ont eu la parole
et nous l’ont transmise et pourquoi, nous les hommes, nous aurions
inventés l’écriture.
L’écriture
garde en somme la parole toujours prisonnière et l’histoire
serait prison pour la parole et l’écriture.
Lorsque
nous écrivons pour les autres, nous écrivains, quelle que soit la
spécificité de notre écriture, nous nous devons d’être
toujours attentif, dans cette écriture, à la levée du lieu de fixation
–fascination qui nous échapperait au fur et à mesure pour
atteindre le point d’explosion de chacune des représentations que
nous véhiculons dans cette littérature.
Ce
point serait la rencontre souhaitée entre écrivains et lecteurs.
Rencontre, rêvée, attendue comme la paix qui s’installerait en
nous et dans nos écritures. Paix qui
contaminerait le lecteur, ainsi que le feraient les mots, nos
mots d’écrivains, choisis, reconnus, par imitation.
L’historien,
plus que tout autre littérateur, se doit de pouvoir toujours
soutenir cette attention.
. Écrire l’histoire,
aujourd’hui, implique absolument d’envisager de l’écrire
autrement.
Écrire
pour se sortir du souvenir de tout ce qui obsède : s’en
sortir, se distancier.
Écrire pour quitter les formes et les couleurs des créations
ordinaires de nos imaginaires de natifs.
Écrire pour revisiter le passé,
pour le re-conceptualiser et le reformuler avec tout le vivant de ce
que nous sommes aujourd’hui.
Écrire
pour déplier et étaler la mémoire de la terre qui nous a vu naître,
qui nous a enraciné.
Écrire pour rendre cette terre autrement visible dans notre
regard actuel et dans celui des autres.
Si
ce que nous nous venons d’écrire vous paraît être des
assertions, c’est parce
que c’est ce sur quoi
nous nous appuyons et qui nous conduirait, comme au filon de soi, à
appréhender l’écrit qui désormais exige d’être lu autrement.
Ce serait là, nous semble-t-il, le devenir de l’écrit de
l’histoire.
Dany
BEBEL-GISLER, une historienne, sociologue, linguiste guadeloupéenne
qui nous a quitté récemment disait, en parlant du devenir souhaité
pour les Guadeloupéens quant l’appropriation de leur culture,
qu’il s’agissait de : devenir
ce que nous sommes. Nous pourrions, de là où nous sommes, dire
qu’écrire serait penser
à rebours.
Penser
à rebours n’est pas remonter le temps, mais reprendre
l’histoire depuis l’origine, comme si nous y étions, et la
raconter autrement, selon nous-même, selon ce que nous vivons
aujourd’hui. Pouvoir exposer nos actualités quant au passé, en
regard de ce qui a été dit et écrit de ce même passé, et créer
un autre théâtre de la vie des hommes dans la guerre et dans la
paix. Raconter l’histoire a dû être la fonction première de
l’écrit.
Que
pouvons-nous dire et écrire, des invasions, des génocides, des
occupations armées, de l’esclavage et de la traite négrière
perpétrés avant nous ? Comment se sortir des sempiternelles répétitions
qui fabriquèrent nos idées fixes communes, notamment dans
l’histoire coloniale ? Les guerres ont été toujours les mêmes
depuis la première d’entre les hommes. C’est avec la même
violence intrinsèque que les hommes ont attaqué, exploité,
colonisé ;se sont protégés, se sont défendus
ou ont été asservis.
Il
y a une fatalité étale au fond de l’histoire, et il nous
faudrait savoir tenir compte de ces forces invariantes qui opposèrent,
dans l’histoire et depuis l’origine des temps, ennemis contre
ennemis, nous opposeraient les uns aux autres
.
Si
nous nous arrêtons un moment à
l’esclavage et à la traite négrière qui furent un des épisodes
les plus longs et les plus monstrueux de l’histoire de l’humanité,
comment dire que le passé des peuples et plus particulièrement
celui des opprimés, étendu jusqu’à nous, nous apparaît encore,
comme un champ de ruines éternel ?
Comment
continuer à dire ces vérités
sans continuer à en souffrir, nous les Noirs,
nous les Nègres,
suivant les appellations dont on nous affuble ?
Comment
continuer à se remémorer, en tenant compte des remarques que nous
suggérions plus haut et que nous croyons essentielles?
Certains
pourraient penser que
nous aurions vite fait de transformer le passé négrier de
l’humanité en histoire ancienne. Une réflexion plus approfondie sur le
temps mis pour abolir l’esclavage dans les différentes parties du
monde : 1963 pour l’Arabie
Saoudite, 1980 pour la République Islamique de Mauritanie,
alors qu’en France, 1848 avait vu naître les premières
abolitions nous fait mieux comprendre le déplacement des différentes
formes que prirent les razzias et leurs images véhiculées à
travers le monde.
L’esclavage
et la traite négrière ont certainement fait quelque chose
qu’aucun spécialiste ne peut contester, ils ont changé le
visage humain des continents. Ils ont bouleversé l’économie et
la politique de toute la planète depuis les temps où ils ont été
mis en pratique activement. L’éternité de l’exploitation des Nègres
dans l’histoire s’est inscrite en nous leurs descendants depuis
la naissance de cet évènement, au Moyen Age. À partir de cette époque,
nous aurions de manière indélébile été marquées par la charge
lourde d’avoir été arraché à la terre natale, charge que nous
avons caché au fond de nos émotions mystiques. Les déserts, les
océans et les mers pourraient en témoigner à notre place.
L’endurance
des esclaves, durant les traversées, aux travers des maltraitances
multipliées, a structuré fortement leur imaginaire animiste, en
renforçant la croyance que l’amour et la mort étaient intimement
liés dans chaque corps d’esclave qui parvenait à résister.
Cette endurance se serait transmise jusqu’à nous.
Nous
l’entretenons en travaillant à nous séparer de ces souffrances
qui ne sauraient tarir. Ce travail de séparation
ne saurait être fait seulement par ceux qui ont souffert
d’un côté, laissant les autres dans leur indifférence. Sinon
nous ne pourrions jamais, ensemble, évoquer la notion de notre
responsabilité devant l’histoire
Cette responsabilité n’incombe pas uniquement à ceux qui
ont fait et écrit, mais aussi à nous tous, contemporains de toutes
races et de toutes classes. Nous qui vivons là, avec le présent de
la même histoire, qui nous emballe, nous emporte et nous emmêle et
qui nous mettrait dans l’impossibilité de dire que, quand nous découvrons
un visage noir dans un coin quelconque du monde, nous savons que ce
visage est un résultat de l’esclavage et de la traite négrière.
.
Responsables devant
l’histoire, en ce sens, qu’elle nous obligerait d’abord
reconnaître les traces de survivance, les traces de leur sang, de
leurs cultures que les Africains ont laissées ici ou là, dans
toutes les parties du monde où ils ont été réceptionnés. Avec
eux, dans ces terres nouvelles, d’autres formes, d’autres énergies
ont vu le jour. Nous les Nègres, et nous préférons de loin cette
désignation à toutes les autres, nous qui aujourd’hui avons métier
de penser, d’écrire, de reconnaître et d’exiger le
respect des droits et devoirs pour tous, nous associons
notre combat à ceux de tous les autres, sans arrières pensées
de supériorité ou de vengeance.
Nous revendiquons
une citoyenneté à part entière.
Nous
prenons notre part d’humanité que nous pensons davantage en
termes moraux, qu’en termes de réparation et de honte à effacer.
Nous adhérons volontiers à l’analyse de Jacques
ATTALI, qui dans son livre « 1492 « émet
l’idée qu’à cette époque, l’Europe se mourait comme une
grande leucémique et que des forces neuves venues d’Afrique
l’ont infusée. Ces forces l’ont nourrie et l’ont guérie.
D’une certaine manière elles nous nourrissent encore. Ensemble,
travaillons pour que la nourriture soit bonne, meilleure pour tous, aujourd’hui.
Les
historiens et les autres écrivains qui continueraient à raconter
tendancieusement les expériences et les luttes des peuples opprimés
auraient perdu toute raison. Le négationnisme est une folie. Au nom
de l’intérêt de plus en plus grand porté dans le monde entier à la révélation
des répressions au
travers des siècles, la psychanalyse, si elle na pas été d’un
grand militantisme, a toujours montré que
ces écrits, comme d’autres œuvres soutenant les mêmes thèmes,
inscrirait, d’abord en leur sein, le palimpseste des deuils
pathologiques. Nous pensons là, à quelque chose qui serait comme
l’inverse du discours d’Antigone plaidant pour l’enterrement
de son frère mort. Deuils impossibles à faire qui stratifient tous
les courants historiques, qui rendent l’histoire elle-même comme
poreuse, comme secrète. Deuils que chaque civilisation, société,
prend inévitablement en charge comme dans une loyauté grégaire, névrotique.
C’est
un travail à faire collectivement que de s’attacher à repérer
ces grandes tristesses qui ne seront pas forcément dans
l’histoire écrite, mais qui seront annonciatrices de calamités
à venir. Plus que des deuils à faire, l’histoire serait jalonnée
de signes de deuil.
C’est
un travail auquel nous tous, les contemporains, nous devons désormais
accorder une très grande attention, quelque soit le pays qui nous
accueille, quelle que soit notre origine culturelle, quelle que soit
notre couleur de peau.
L’histoire
comme littérature aurait partagé en deux camps toujours opposés
les, historiens-écrivants et leurs lecteurs. On pourrait croire à
une mythique injonction. Les premiers, s’identifiant presque
inévitablement aux vainqueurs
et aux conquérants, les autres rassemblés, on pourrait presque
dire parqués dans la soumission et l’ignorance des vaincus. Ce
sont tous ceux, présents et à venir, à qui nous n’aurions pas
dit historiquement la vérité
Nous
la leur devons et nous demandons en leur nom: quel avenir pour
l’histoire dans l’enseignement, dans l’éducation, dans
l’entretien salubre de l’intellectualité parmi la jeunesse ?
D’autres
interrogations dans ce sens se poursuivent. L’Unesco a
effectivement, porté devant l’opinion mondiale, le projet
de la route de l’esclave initié en Haïti. D’autres voix se
sont élevées dans le livre publié par L’Unesco après le
colloque de Ouidah (Bénin), en 1995 :
La Chaîne et le lien. L’Assemblée
Nationale Française a reconnu l’esclavage comme un crime contre
l’humanité. En France notamment
ainsi que dans d’autres pays, des associations se sont crées
et organisées pour demander, le devoir de mémoire, la réparation,
la repentance. Malgré leurs désaccords, leurs activités de
revendication n’ont cessé de rester vivaces.
Les
Cahiers des Anneaux de la Mémoire qui publient, aujourd’hui
l’histoire des ports négriers français, poursuivent leur effort
et se renouvellent. Ils illustrent ma
fidélité à soutenir les lieux d’écritures instaurées, qui
veulent toujours témoigner du droit à construire par le
maintien de la vérité historique. Dès le début de ce projet, je
me suis lié au comité de rédaction pour demeurer au plus près de
toutes ces questions et suivre les méthodes dynamiques et progrédiantes
utilisées pour des résolutions. Bien sûr je savais que j’épousais
ma propre cause, cela allait de soi, mais je savais aussi que
j’allais me battre pour tenter d’établir une vision autre de
l’altérité. J’ai été renforcé et soutenu par
des convaincus qui y croyaient encore bien plus fortement que
moi.
Mes
attentes ne furent jamais vaines.
Homme
et homme de ressources, je me suis engagé sur tous les fronts où
ces idées étaient la préoccupation première.
Le désir de se battre pour d’autres libertés, pour une
seule égalité : le respect de l’autre, pour plus de
solidarité, reste vivant. Les propos
que nous tenons, dans ces pages, ne se cantonnent pas à de
simples protestations, manifestes, comme il y en a tant
aujourd’hui. Ce sont des idées claires que nous avons constatées,
expérimentées et dont nous avons longtemps débattu. Nous
souhaitons et nous voulons que leur transmission soit, dès
aujourd’hui, assurée
d’aller de génération en génération.
Nous
y consacrons tout le temps qu’il faut.
Chacun, chacune qui se reconnaîtrait dans ces dires peut
venir témoigner à sa façon. Nos publications à venir seraient
heureuses de vous accueillir. Nous lançons là un appel à toutes
et à tous.
Les
différentes professions que j’ai exercées au cours de ma vie
m’ont obligé à travailler pour trouver un fil directeur qui
m’a aidé à passer d’une fonction,
à l’autre. Il fallait demeurer cohérant avec un choix
fondamental que m’avait fait exhumer un travail psychanalytique de
douze années. Ces années d’archéologie m’ont aussi aidé à
étayer une pensée qu’un de mes professeurs de français de la
classe de troisième nous avait quasiment fiché dans la tête et
dont, depuis je ne suis pas parvenu à me défaire. Il nous avait
dit : « sachez mes enfants que lire c’est
d’abord se lire et qu’écrire c’est savoir s’écrire ».
Nulle parole ne m’a jamais été plus oraculaire. Je compris plus
tard que c’était là, dans la récitation de cette phrase que je
puisais, sur le divan aussi, l’énergie pour tirer et
m’approprier mon corps à travers l’élaboration
psychanalytique.
Qui
avait inspiré l’instituteur guadeloupéen, ce jour-là, pour dire
cela ?
Que
m’avait-il, lui, transmis ?
Quelle
parole ancestrale avait-il portée de si loin ?
Ce
n’est pas sans peine que je cheminai, longtemps, longuement, pour
comprendre qu’il fallait être un homme à l’égal de tous les
autres. Le message, aussi parabolique qu’il me parut alors,
me fit sentir la nécessité d’être, d’assumer que j’étais
comme chacun des mortels, un être violent, sexué, culturé.
Un autre espace de sensibilité et de sensorialité
s’ouvrait en moi et m’obligeait à me mettre à réfléchir sans
exclusives, à écrire librement chaque fois que je le décidais, à
assumer mes origines quelles que soient les découvertes que
j’allais en faire tout au long de ma vie d’homme et qui ne
manqueraient pas de me terrasser parfois.
...
.
Mon adolescence en Guadeloupe, pendant la guerre 39-45, m’y
avait préparé quelque peu. L’île vivait
la guerre sans la guerre. Les hommes jeunes partaient en
dissidence, les plus vieux continuaient à travailler dans les
champs de cannes à sucre et dans les usines. Les femmes et les
enfants attendaient durant tout le jour le ravitaillement devant les
magasins des Békés, des Indiens et des Syriens.
Je
découvrais, en moi, une profonde excitation autant intellectuelle
que sexuelle, j’étais tout le temps troublé par ce que je
voyais, ce que j’entendais. Je voulais être un homme sans pouvoir
l’être encore. Mes quinze premières années furent pétries de
misères et d’inquiétudes. Cette vie de transition m’conduisit à dévorer tout ce que l’école m’offrit
à lire, à comprendre, à assimiler.
À
cet âge si curieux !
La
lecture surtout me devint une passion. Elle me consumait des
nuits entières Je dévorais les classiques autant que les romans à
l’eau de rose, la poésie autant que les récits de guerre. Tout
était bon à déchiffrer. C’est à cette même époque que je
commençai à fréquenter les réunions politiques improvisées par
les acolytes du maire de mon village. Ils
faisaient ces réunions, assis sur les ailes du pont Albert
Sarraut qui enjambait la rivière du Pérou. En ce lieu, le
bruit de l’eau atténuait leurs voix. J’entendais à peine
quelquefois, des mots comme Laval, Daladier, Sorin. Le lendemain, à
la cellule des militants ouverte à tous, j’allais chercher dans
les journaux des articles où je trouvais ces mots insérés. Ils
m’avaient accepté parce que tout le monde savait que j’étais
un élève studieux. Quelques nuits, à la maniocrerie de l’îlet
du Pérou où des femmes travaillaient à remplir des sacs de
farine, ma mère régnait parmi elles comme un chef de tribu, moi,
tout en les aidant, j’écoutais tout, même ce qu’elles se
disaient à voix basses
Toutes
ces sollicitations naturelles, tous ces appels, ces éveils me façonnèrent
et me mûrirent très tôt.
L’instituteur,
éducateur, avec sa phrase sentencieuse sur la lecture et l’écriture, je
le pensais ainsi, nous avait fait revenir à notre Africanité.
Je la garderai cette africanité.
Un
autre instituteur, toujours dans ce temple école des cours complémentaires
de la commune de Capesterre Belle Eau mon centre d’initiation en
tout genre, plus féru de sciences celui-là et en cachette du
directeur et de ses autres collègues, nous avait fait entendre que
tout ce que nous apprendrions dans cette école, devait se faire
autour de la langue.
Le
créole était notre planète et nous tournions autour comme des étoiles.
C’est
avec Gérard LAURIETTE, un des premiers artisans de la langue créole,
que je sentis pour la première fois, quel poids la langue pouvait
avoir dans le peuple et dans la nation. Je sentais déjà qu’il
nous donnait à boire et à manger les nourritures qu’il avait
choisies pour nous, seulement pour nous. Il était officiellement
chargé de l’enseignement des mathématiques et des sciences
naturelles. Ces leçons secrètes qu’il nous donnait toujours
durant les classes de plein air, au bord des rivières, sous le seul
arbre marogany proche de nous et dont il était le protecteur contre
toutes les espèces menaçantes, il les faisait avec une éloquence
et une érudition qui nous laissaient croîts durant des heures.
De
lui, j’ai entendu les plus beaux contes, les plus belles leçons
d’histoires naturelles.
Manifestement,
Gérard était pour moi la figure du visionnaire et du prophète.
Mais quelles pêches miraculeuses avait fait l’enfant, attentif et
ouvert, que j’étais ?
Le
savoir et le savoir-faire, disait-il, que nous avions accumulé et
qui nous avait forgé dans l’enseignement scolaire ne pouvaient
s’appliquer avec les mêmes schémas dans la rencontre de
l’Autre. Et voilà encore une autre parole que, jusqu’à ce
jour, j’ai retenue : » L’Autre est un autre. Il
faut d’abord le reconnaître, l’identifier pour le respecter
comme on se respecte soi »
Je
pourrais ainsi, encore et encore, parler, dire, comment je me suis
distancié de mes origines de descendants d’esclaves, Non que je
ne reconnaisse plus que je le suis et que je le resterai mais
comment tout ce qui m’a été donné par mes pères, mes pairs,
mes frères, m’a permis d’en
faire une autre lecture aujourd’hui. Je souhaite que nous
tous, dans nos vies à venir et dans celles de nos enfants, nous
prenions le temps de cette relecture et que nous aidions à la
faire, ceux qui ne le peuvent encore pas.
J’ai
lu et ai reçu comme un cadeau le livre d’entretiens qu’Aimé CESAIRE a fait avec Françoise
VERGES, paru chez Albin Michel. Autant je me sens encore
porteur de ce premier cri nègre qu’il a poussé et qui a été si
universellement entendu, autant je dirai toujours, comme lui dans le
titre de ce livre : « Je
suis nègre et je le resterai «
Il
faut continuer à revendiquer, face à l’histoire, pour chacun,
chacune, pour tous, pour nous-mêmes, le droit d’être des sujets
pensants, toujours.
Hugues
LIBOREL-POCHOT.
|