Penser, écrire, être un homme, un nègre aujourd’hui.

 

Hugues Liborel-Pochot

Guadeloupéen,

Psychologue Clinicien,

Psychanalyste,

Psychologue Interculturel,

Enseignant de Lettres Modernes,

Animateur d’ateliers de lecture et d’écriture pour tous les scolaires, 

pour des étudiants, pour ceux aussi engagés dans le labeur, au quotidien.

 

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Pour mieux connaître l'auteur 

 

   

À tous ceux  qui gardent encore en mémoire, les temps de déportations, de fuites obligées, les temps d’exils et de changements imposés.

            Aux autres aussi qui se contentent de regarder passivement tous ces départs précipités souvent sans retours.

 

Il est pour nous, très interpellant que certains Historiens affirment que l’histoire, en général, et celle des hommes en particulier, ne se lirait que dans les documents ou à l’aide de la cartographie. Pourtant, l’histoire, heureusement ou malheureusement et à notre insu, s’est aussi inscrite dans la chair et le sang des hommes. À la fois ces hommes qui auraient vécu cette histoire et aussi ceux qui seront nés de ces premiers.

Ainsi, l’histoire se transmettrait-elle comme un héritage génétique.

          Elle s’apprendrait par la parole  qui circule de bouches en bouches. Les bouches qui se sont tues, celles de nos morts, mais aussi celles qui ont continué à raconter. Le corps humain fut le premier des manuscrits et il reste l’éternel dépositaire de toute l’histoire.

 

            Certes, tous ces historiens  pris entre l’omission volontaire et l’oubli  ne le disent pas, ouvertement, explicitement. Mais leurs œuvres, quand elles ont été vénérées généralement par des minorités, des chefs aliénés, assoiffés de pouvoirs, ont fait autant de dégâts et aussi considérables, sinon plus, dans les peuples restés meurtris que les massacres des temps passés qu’elles ont dissimulés.

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Ces manuels d’histoire à l’usage des enfants et des adolescents surtout, et ce, dans tous les pays du monde portent  tant de manques, tant de béances profondes et niées. La vérité historique, l’historiographie des civilisations, de chaque territoire, de chaque continent, de chaque île, de chaque ville, particulièrement lorsque ces terres ont été  conquises par la haine et dans le sang, ont sombré dans trop de récits uniquement faits à la gloire de guerriers toujours cités comme étant les seuls vainqueurs.

.  Ces textes historiques, aujourd’hui éclairés autrement à la faveur de tous les savoirs accumulés, se révèlent être des pépinières du refoulé pour les historiens, des lieux de refoulements que nous avons collectivement admis. Des refoulements que l’on pourrait qualifier d’originaires et qui continueraient à organiser l’histoire vivante que les générations  actuelles vivent, tentant d’apporter une autre contribution, à l’archéologie de l’histoire.

Pour tous ceux qui écrivent, les historiens, les romanciers, les  poètes, les psychanalystes et les autres pour ceux-là qui maculent inlassablement la feuille blanche, ils coucheraient éternellement sur ce linceul éternel et fragile, les signes annonciateurs, sans commencement ni fin qui caractérisent l’écriture de l’histoire.

            Ces écrivains ne feraient que se constituer comme  les scribes fidèles de l’histoire

.Scribes de toutes  les histoires humaines.

 Histoires d’eux-mêmes, de nous-mêmes qu’elles soient vraies ou fictionnelles.

 

Ainsi admettons-nous que l’histoire serait aussi littérature c’est-à-dire, une discipline qui serait mise en écriture.

 La littérature étant  l’investissement et le résultat de la construction même de cette mise en écriture, en écrivant, nous investissons nos corps et aussi celui des autres (tous les objets du champ de notre regard). La mise en écritures par des graphies diverses n’échapperait pas à cette symbolique. Nous pourrions dire que tout cela aurait commencé ou continué avec la création des grandes fresques rupestres, au début de nos âges. Il y aurait ici à rapporter toute une dialectique entretenue par les mythologues qui expliquent pourquoi les Dieux ont eu la parole et nous l’ont transmise et pourquoi, nous les hommes, nous aurions inventés l’écriture.

L’écriture garde en somme la parole toujours prisonnière et l’histoire serait prison pour la parole et l’écriture.

 

 Lorsque nous écrivons pour les autres, nous écrivains, quelle que soit la spécificité de notre écriture, nous nous devons d’être toujours attentif, dans cette écriture, à la levée du lieu de fixation –fascination qui nous échapperait au fur et à mesure pour atteindre le point d’explosion de chacune des représentations que nous véhiculons dans cette littérature.

Ce point serait la rencontre souhaitée entre écrivains et lecteurs. Rencontre, rêvée, attendue comme la paix qui s’installerait en nous et dans nos écritures. Paix qui  contaminerait le lecteur, ainsi que le feraient les mots, nos mots d’écrivains, choisis, reconnus, par imitation.

L’historien, plus que tout autre littérateur, se doit de pouvoir toujours soutenir cette attention.

 

  .         Écrire l’histoire, aujourd’hui, implique absolument d’envisager de l’écrire  autrement.

Écrire pour se sortir du souvenir de tout ce qui obsède : s’en sortir, se distancier.

            Écrire pour quitter les formes et les couleurs des créations ordinaires de nos imaginaires de natifs.

            Écrire pour revisiter le passé, pour le re-conceptualiser et le reformuler avec tout le vivant de ce que nous sommes aujourd’hui.

Écrire pour déplier et étaler la mémoire de la terre qui nous a vu naître, qui nous a enraciné.

            Écrire pour rendre cette terre autrement visible dans notre regard actuel et dans celui des autres.

 

Si ce que nous nous venons d’écrire vous paraît être des assertions, c’est  parce que  c’est ce sur quoi nous nous appuyons et qui nous conduirait, comme au filon de soi, à appréhender l’écrit qui désormais exige d’être lu autrement. Ce serait là, nous semble-t-il, le devenir de l’écrit de l’histoire.

 

 

Dany BEBEL-GISLER, une historienne, sociologue, linguiste guadeloupéenne qui nous a quitté récemment disait, en parlant du devenir souhaité pour les Guadeloupéens quant l’appropriation de leur culture, qu’il s’agissait de :  devenir ce que nous sommes. Nous pourrions, de là où nous sommes, dire qu’écrire serait  penser à rebours.

Penser à rebours n’est pas remonter le temps, mais reprendre l’histoire depuis l’origine, comme si nous y étions, et la raconter autrement, selon nous-même, selon ce que nous vivons aujourd’hui. Pouvoir exposer nos actualités quant au passé, en regard de ce qui a été dit et écrit de ce même passé, et créer un autre théâtre de la vie des hommes dans la guerre et dans la paix. Raconter l’histoire a dû être la fonction première de l’écrit.

 

Que pouvons-nous dire et écrire, des invasions, des génocides, des occupations armées, de l’esclavage et de la traite négrière perpétrés avant nous ? Comment se sortir des sempiternelles répétitions qui fabriquèrent nos idées fixes communes, notamment dans l’histoire coloniale ? Les guerres ont été toujours les mêmes depuis la première d’entre les hommes. C’est avec la même violence intrinsèque que les hommes ont attaqué, exploité, colonisé ;se sont protégés, se sont défendus  ou ont été asservis.

Il y a une fatalité étale au fond de l’histoire, et il nous faudrait savoir tenir compte de ces forces invariantes qui opposèrent, dans l’histoire et depuis l’origine des temps, ennemis contre ennemis, nous opposeraient les uns aux autres

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Si nous nous arrêtons un moment  à l’esclavage et à la traite négrière qui furent un des épisodes les plus longs et les plus monstrueux de l’histoire de l’humanité, comment dire que le passé des peuples et plus particulièrement celui des opprimés, étendu jusqu’à nous, nous apparaît encore, comme un champ de ruines éternel ?

Comment continuer à dire ces vérités sans continuer à en souffrir, nous les Noirs,    nous les  Nègres, suivant les appellations dont on nous affuble ?

Comment continuer à se remémorer, en tenant compte des remarques que nous suggérions plus haut  et que nous croyons essentielles?

 

Certains pourraient penser  que nous aurions vite fait de transformer le passé négrier de l’humanité  en histoire ancienne. Une réflexion plus approfondie sur le temps mis pour abolir l’esclavage dans les différentes parties du monde : 1963 pour l’Arabie  Saoudite, 1980 pour la République Islamique de Mauritanie, alors qu’en France, 1848 avait vu naître les premières abolitions nous fait mieux comprendre le déplacement des différentes formes que prirent les razzias et leurs images véhiculées à travers le monde.

L’esclavage et la traite négrière ont certainement fait quelque chose qu’aucun spécialiste ne peut contester, ils ont changé  le visage humain des continents. Ils ont bouleversé l’économie et la politique de toute la planète depuis les temps où ils ont été mis en pratique activement. L’éternité de l’exploitation des Nègres dans l’histoire s’est inscrite en nous leurs descendants depuis la naissance de cet évènement, au Moyen Age. À partir de cette époque, nous aurions de manière indélébile été marquées par la charge lourde d’avoir été arraché à la terre natale, charge que nous avons caché au fond de nos émotions mystiques. Les déserts, les océans et les mers pourraient en témoigner à notre place.

 

L’endurance des esclaves, durant les traversées, aux travers des maltraitances multipliées, a structuré fortement leur imaginaire animiste, en renforçant la croyance que l’amour et la mort étaient intimement liés dans chaque corps d’esclave qui parvenait à résister.

            Cette endurance se serait transmise jusqu’à nous.

Nous l’entretenons en travaillant à nous séparer de ces souffrances qui ne sauraient tarir. Ce travail de séparation  ne saurait être fait seulement par ceux qui ont souffert d’un côté, laissant les autres dans leur indifférence. Sinon nous ne pourrions jamais, ensemble, évoquer la notion de notre responsabilité devant l’histoire

            Cette responsabilité n’incombe pas uniquement à ceux qui ont fait et écrit, mais aussi à nous tous, contemporains de toutes races et de toutes classes. Nous qui vivons là, avec le présent de la même histoire, qui nous emballe, nous emporte et nous emmêle et qui nous mettrait dans l’impossibilité de dire que, quand nous découvrons un visage noir dans un coin quelconque du monde, nous savons que ce visage est un résultat de l’esclavage et de la traite négrière.

.            Responsables  devant l’histoire, en ce sens, qu’elle nous obligerait d’abord reconnaître les traces de survivance, les traces de leur sang, de leurs cultures que les Africains ont laissées ici ou là, dans toutes les parties du monde où ils ont été réceptionnés. Avec eux, dans ces terres nouvelles, d’autres formes, d’autres énergies ont vu le jour. Nous les Nègres, et nous préférons de loin cette désignation à toutes les autres, nous qui aujourd’hui avons métier de penser, d’écrire, de reconnaître et d’exiger le respect des droits et devoirs pour tous, nous associons  notre combat à ceux de tous les autres, sans arrières pensées de supériorité ou de vengeance.

            Nous  revendiquons une citoyenneté à part entière.

Nous prenons notre part d’humanité que nous pensons davantage en termes moraux, qu’en termes de réparation et de honte à effacer. Nous adhérons volontiers à l’analyse de Jacques  ATTALI, qui dans son livre «  1492 «  émet l’idée qu’à cette époque, l’Europe se mourait comme une grande leucémique et que des forces neuves venues d’Afrique l’ont infusée. Ces forces l’ont nourrie et l’ont guérie. D’une certaine manière elles nous nourrissent encore. Ensemble, travaillons pour que la nourriture soit bonne, meilleure pour tous, aujourd’hui.

Les historiens et les autres écrivains qui continueraient à raconter tendancieusement les expériences et les luttes des peuples opprimés auraient perdu toute raison. Le négationnisme est une folie. Au nom de l’intérêt de  plus en plus grand porté dans le monde entier à la révélation des répressions  au travers des siècles, la psychanalyse, si elle na pas été d’un grand militantisme, a toujours montré que  ces écrits, comme d’autres œuvres soutenant les mêmes thèmes, inscrirait, d’abord en leur sein, le palimpseste des deuils pathologiques. Nous pensons là, à quelque chose qui serait comme l’inverse du discours d’Antigone plaidant pour l’enterrement de son frère mort. Deuils impossibles à faire qui stratifient tous les courants historiques, qui rendent l’histoire elle-même comme poreuse, comme secrète. Deuils que chaque civilisation, société, prend inévitablement en charge comme dans une loyauté grégaire, névrotique.

C’est un travail à faire collectivement que de s’attacher à repérer ces grandes tristesses qui ne seront pas forcément dans l’histoire écrite, mais qui seront annonciatrices de calamités à venir. Plus que des deuils à faire, l’histoire serait jalonnée de signes de deuil.

C’est un travail auquel nous tous, les contemporains, nous devons désormais accorder une très grande attention, quelque soit le pays qui nous accueille, quelle que soit notre origine culturelle, quelle que soit notre couleur de peau.

L’histoire comme littérature aurait partagé en deux camps toujours opposés les, historiens-écrivants et leurs lecteurs. On pourrait croire à une mythique injonction. Les premiers, s’identifiant presque inévitablement aux  vainqueurs et aux conquérants, les autres rassemblés, on pourrait presque dire parqués dans la soumission et l’ignorance des vaincus. Ce sont tous ceux, présents et à venir, à qui nous n’aurions pas dit historiquement la vérité

Nous la leur devons et nous demandons en leur nom: quel avenir pour l’histoire dans l’enseignement, dans l’éducation, dans l’entretien salubre de l’intellectualité parmi la jeunesse ?

D’autres interrogations dans ce sens se poursuivent. L’Unesco a  effectivement, porté devant l’opinion mondiale, le projet de la route de l’esclave initié en Haïti. D’autres voix se sont élevées dans le livre publié par L’Unesco après le colloque de Ouidah (Bénin), en 1995 :  La Chaîne et le lien. L’Assemblée Nationale Française a reconnu l’esclavage comme un crime contre l’humanité. En France notamment  ainsi que dans d’autres pays, des associations se sont crées et organisées pour demander, le devoir de mémoire, la réparation, la repentance. Malgré leurs désaccords, leurs activités de revendication n’ont cessé de rester vivaces.

Les  Cahiers des Anneaux de la Mémoire qui publient, aujourd’hui l’histoire des ports négriers français, poursuivent leur effort et se renouvellent. Ils illustrent ma fidélité à soutenir les lieux d’écritures instaurées, qui  veulent toujours témoigner du droit à construire par le maintien de la vérité historique. Dès le début de ce projet, je me suis lié au comité de rédaction pour demeurer au plus près de toutes ces questions et suivre les méthodes dynamiques et progrédiantes utilisées pour des résolutions. Bien sûr je savais que j’épousais ma propre cause, cela allait de soi, mais je savais aussi que j’allais me battre pour tenter d’établir une vision autre de l’altérité. J’ai été renforcé et soutenu par  des convaincus qui y croyaient encore bien plus fortement que moi.

Mes attentes ne furent jamais vaines.

Homme et homme de ressources, je me suis engagé sur tous les fronts où ces idées étaient la préoccupation première.  Le désir de se battre pour d’autres libertés, pour une seule égalité : le respect de l’autre, pour plus de solidarité, reste vivant. Les propos  que nous tenons, dans ces pages, ne se cantonnent pas à de simples protestations, manifestes, comme il y en a tant aujourd’hui. Ce sont des idées claires que nous avons constatées, expérimentées et dont nous avons longtemps débattu. Nous souhaitons et nous voulons que leur transmission soit, dès aujourd’hui,   assurée d’aller de génération en génération.

Nous y consacrons tout le temps qu’il faut.

             Chacun, chacune qui se reconnaîtrait dans ces dires peut venir témoigner à sa façon. Nos publications à venir seraient heureuses de vous accueillir. Nous lançons là un appel à toutes et à tous.

 

Les différentes professions que j’ai exercées au cours de ma vie m’ont obligé à travailler pour trouver un fil directeur qui m’a aidé à passer d’une  fonction, à l’autre. Il fallait demeurer cohérant avec un choix fondamental que m’avait fait exhumer un travail psychanalytique de douze années. Ces années d’archéologie m’ont aussi aidé à étayer une pensée qu’un de mes professeurs de français de la classe de troisième nous avait quasiment fiché dans la tête et dont, depuis je ne suis pas parvenu à me défaire. Il nous avait dit : « sachez mes enfants que lire c’est d’abord se lire et qu’écrire c’est savoir s’écrire ». Nulle parole ne m’a jamais été plus oraculaire. Je compris plus tard que c’était là, dans la récitation de cette phrase que je  puisais, sur le divan aussi, l’énergie pour tirer et m’approprier mon corps à travers l’élaboration psychanalytique.

Qui avait inspiré l’instituteur guadeloupéen, ce jour-là, pour dire cela ?

Que m’avait-il, lui, transmis ?

Quelle parole ancestrale avait-il portée de si loin ?

Ce n’est pas sans peine que je cheminai, longtemps, longuement, pour comprendre qu’il fallait être un homme à l’égal de tous les autres. Le message, aussi parabolique qu’il me parut alors, me fit sentir la nécessité d’être, d’assumer que j’étais comme chacun des mortels, un être violent, sexué, culturé.

 

            Un autre espace de sensibilité et de sensorialité s’ouvrait en moi et m’obligeait à me mettre à réfléchir sans exclusives, à écrire librement chaque fois que je le décidais, à assumer mes origines quelles que soient les découvertes que j’allais en faire tout au long de ma vie d’homme et qui ne manqueraient pas de me terrasser parfois.

...

 .          Mon adolescence en Guadeloupe, pendant la guerre 39-45, m’y avait préparé quelque peu. L’île vivait  la guerre sans la guerre. Les hommes jeunes partaient en dissidence, les plus vieux continuaient à travailler dans les champs de cannes à sucre et dans les usines. Les femmes et les enfants attendaient durant tout le jour le ravitaillement devant les magasins des Békés, des Indiens et des Syriens.

Je découvrais, en moi, une profonde excitation autant intellectuelle que sexuelle, j’étais tout le temps troublé par ce que je voyais, ce que j’entendais. Je voulais être un homme sans pouvoir l’être encore. Mes quinze premières années furent pétries de misères et d’inquiétudes. Cette vie de transition  m’conduisit à dévorer tout ce que l’école m’offrit à lire, à comprendre, à assimiler.

À cet âge si curieux !

La  lecture surtout me devint une passion. Elle me consumait des nuits entières Je dévorais les classiques autant que les romans à l’eau de rose, la poésie autant que les récits de guerre. Tout était bon à déchiffrer. C’est à cette même époque que je commençai à fréquenter les réunions politiques improvisées par les acolytes du maire de mon village. Ils  faisaient ces réunions, assis sur les ailes du pont Albert  Sarraut qui enjambait la rivière du Pérou. En ce lieu, le bruit de l’eau atténuait leurs voix. J’entendais à peine quelquefois, des mots comme Laval, Daladier, Sorin. Le lendemain, à la cellule des militants ouverte à tous, j’allais chercher dans les journaux des articles où je trouvais ces mots insérés. Ils m’avaient accepté parce que tout le monde savait que j’étais un élève studieux. Quelques nuits, à la maniocrerie de l’îlet du Pérou où des femmes travaillaient à remplir des sacs de farine, ma mère régnait parmi elles comme un chef de tribu, moi, tout en les aidant, j’écoutais tout, même ce qu’elles se disaient à voix basses

Toutes ces sollicitations naturelles, tous ces appels, ces éveils me façonnèrent et me mûrirent très tôt.

L’instituteur, éducateur, avec sa phrase sentencieuse sur la lecture et l’écriture, je le pensais ainsi, nous avait fait revenir à notre Africanité.

            Je la garderai cette africanité.

Un autre instituteur, toujours dans ce temple école des cours complémentaires de la commune de Capesterre Belle Eau mon centre d’initiation en tout genre, plus féru de sciences celui-là et en cachette du directeur et de ses autres collègues, nous avait fait entendre que tout ce que nous apprendrions dans cette école, devait se faire autour de la langue.

Le créole était notre planète et nous tournions autour comme des étoiles.

C’est avec Gérard LAURIETTE, un des premiers artisans de la langue créole, que je sentis pour la première fois, quel poids la langue pouvait avoir dans le peuple et dans la nation. Je sentais déjà qu’il nous donnait à boire et à manger les nourritures qu’il avait choisies pour nous, seulement pour nous. Il était officiellement chargé de l’enseignement des mathématiques et des sciences naturelles. Ces leçons secrètes qu’il nous donnait toujours durant les classes de plein air, au bord des rivières, sous le seul arbre marogany proche de nous et dont il était le protecteur contre toutes les espèces menaçantes, il les faisait avec une éloquence et une érudition qui nous laissaient croîts durant des heures.

De lui, j’ai entendu les plus beaux contes, les plus belles leçons d’histoires naturelles.

Manifestement, Gérard était pour moi la figure du visionnaire et du prophète. Mais quelles pêches miraculeuses avait fait l’enfant, attentif et ouvert, que j’étais ?

Le savoir et le savoir-faire, disait-il, que nous avions accumulé et qui nous avait forgé dans l’enseignement scolaire ne pouvaient s’appliquer avec les mêmes schémas dans la rencontre de l’Autre. Et voilà encore une autre parole que, jusqu’à ce jour, j’ai retenue : » L’Autre est un autre. Il faut d’abord le reconnaître, l’identifier pour le respecter comme on se respecte soi »

Je pourrais ainsi, encore et encore, parler, dire, comment je me suis distancié de mes origines de descendants d’esclaves, Non que je ne reconnaisse plus que je le suis et que je le resterai mais comment tout ce qui m’a été donné par mes pères, mes pairs, mes frères, m’a permis d’en  faire une autre lecture aujourd’hui. Je souhaite que nous tous, dans nos vies à venir et dans celles de nos enfants, nous prenions le temps de cette relecture et que nous aidions à la faire, ceux qui ne le peuvent encore pas.

J’ai lu et ai reçu comme un cadeau le livre d’entretiens qu’Aimé  CESAIRE a fait avec Françoise  VERGES, paru chez Albin Michel. Autant je me sens encore porteur de ce premier cri nègre qu’il a poussé et qui a été si universellement entendu, autant je dirai toujours, comme lui dans le titre de ce livre : «  Je suis nègre et je le resterai «  

Il faut continuer à revendiquer, face à l’histoire, pour chacun, chacune, pour tous, pour nous-mêmes, le droit d’être des sujets pensants, toujours.

 

                                                                                       Hugues LIBOREL-POCHOT.

 

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